La direction de Swisscom retient son souffle. Mi-avril, l'opérateur saura s'il pourra racheter les 51% du capital de Cesky Telecom qu'il convoite. Les offres définitives doivent être déposées d'ici au 29 mars, et Swisscom semble le plus déterminé à emporter les enchères. Face à lui se dressent l'opérateur belge Belgacom, l'espagnol Telefonica et un consortium comprenant France Télécom et les sociétés d'investissement Blackstone, CVC et Providence. A la tête de Swisscom, Jens Alder joue gros. D'abord parce que l'opération, si elle réussit, coûtera près de 3,5 milliards de francs. Ensuite parce que l'opérateur a perdu par le passé une somme équivalente à l'étranger, et qu'il a connu l'été passé un cuisant échec lors de sa tentative de reprise de Telekom Austria.

Le Temps: Entre Debitel en Allemagne et ses projets en Malaisie et en Inde, Swisscom a perdu plus de 3 milliards de francs à l'étranger. Cesky Telecom est-il enfin la perle rare?

Jens Alder: La plupart des analystes sont positifs, car, sous certaines conditions, ce rachat peut être intéressant pour nos actionnaires. Est-ce la perle rare? Difficile à dire. Pour l'instant, c'est la seule perle que nous voyons. Concernant le passé de Swisscom, je pourrais dire, de façon un peu ironique, que les erreurs antérieures sont presque une garantie pour qu'elles ne se répètent pas à l'avenir. Et je vous rappelle que le management de Swisscom d'aujourd'hui n'est pas celui qui a procédé à ces acquisitions. C'est celui qui a découvert leurs faiblesses et les a vendues. Je suis sûr que nous n'allons pas répéter ces erreurs.

– Qu'est-ce qui différencie Cesky Telecom des acquisitions précédentes?

– D'abord, c'est aussi un opérateur historique qui a les mêmes activités que nous. De plus, il est bien positionné sur son marché. Enfin, l'économie tchèque connaît et connaîtra une croissance importante ces prochaines années. Cesky Telecom est donc intéressant sur le long terme.

– Pourtant, le taux d'équipement en téléphonie mobile a déjà dépassé les 100% en République tchèque…

– Oui, car les consommateurs disposent de plusieurs cartes prépayées. Ce qui est intéressant, c'est que le revenu mensuel moyen par abonné (ARPU) est beaucoup plus bas qu'en Suisse. Vu le dynamisme de l'économie, il y a là un potentiel de croissance très important.

– Swisscom aurait déposé l'offre préliminaire la moins élevée avec 2,03 milliards d'euros. Quelle sera votre stratégie?

– Je ne veux pas commenter ce chiffre. Notre offre était purement tactique pour nous permettre de figurer sur la liste finale avec le prix le plus bas possible, ce qui a été obtenu. C'est donc un premier succès. Quand on parle des acquisitions potentielles, il faut se rappeler que nous pourrions sans problème nous endetter jusqu'à 10 milliards de francs au minimum. Au final, seul comptera le prix que nous voudrons payer pour que l'opération fasse sens pour nos actionnaires. C'est le point capital de l'opération.

– Des concurrents tels que Deutsche Telekom ou Vodafone ne sont pas intéressés par Cesky Telecom. Mauvais signe?

– Vu leur santé financière, il n'est pas si évident pour les grands opérateurs de se lancer dans une vente aux enchères. De plus, les synergies entre eux et la société tchèque seraient limitées.

–… tout comme celles avec Swisscom, puisque l'opération ne serait que financière?

– Comme avec Telekom Austria, les synergies industrielles ne justifient pas à elles seules l'opération. Nous ne sommes pas non plus une banque.

Il y a sans doute des perspectives industrielles, car nous sommes plus avancés que Cesky Telecom dans certains domaines. Mais la transaction est principalement justifiée du point de vue financier.

– Pourriez-vous vous allier à Belgacom ou à un autre opérateur pour cette acquisition?

– Nous voulons contrôler seuls la société et financer nous-mêmes le rachat. Mais nous sommes tout de même ouverts à d'éventuelles propositions.

– En 2002, Swisscom, allié à KPN, détenait 27% du capital de Cesky Telecom et avait vendu sa participation à 255 couronnes tchèques l'action, qui en vaut aujourd'hui 365. Pourquoi racheter Cesky Telecom aujourd'hui, et à un tel prix?

– A l'époque, nous avions vendu notre position minoritaire avec un rabais. Aujourd'hui, acheter la majorité du capital de l'opérateur suppose le paiement d'une prime. De plus, la position de la société est meilleure que ce qu'avaient prévu les analystes. Enfin, l'opérateur gagne désormais de l'argent et réduit rapidement sa dette.

Aujourd'hui, le prix est le facteur principal, et nous mettons actuellement beaucoup d'énergie pour analyser la société. Nous avons énormément appris de la vente aux enchères des licences UMTS en Allemagne au travers de Debitel. De plus, avoir été actionnaire de Cesky Telecom par le passé nous procure un avantage certain par rapport aux autres participants des enchères.

– Cesky Telecom sera dans dix ans l'opérateur le plus performant d'Europe centrale en termes financiers et opérationnels, affirmait à la mi-février son directeur. La fiancée est-elle si attrayante?

– En tout cas le management est ambitieux, ce qui est une très bonne chose.

– Comment réagit la Confédération, votre actionnaire principal, vis-à-vis de ce rachat?

– Je ne suis pas à même de répondre pour la Confédération. Conformément à ses droits en qualité d'actionnaire, elle respecte les compétences légales des dirigeants de Swisscom.

– Avez-vous d'autres opérateurs dans le viseur?

– Nous observons le marché. Je pense de toute façon qu'il nous faut prospecter uniquement dans l'Union européenne, pour rester dans un cadre juridique similaire au nôtre.

– Le journal «Financial Times» affirmait récemment que vous êtes intéressés par le rachat de réseaux dans des villes allemandes. Qu'en est-il?

– Effectivement, nous examinons la possibilité de racheter des réseaux à large bande dans certaines villes, pour y déployer, pourquoi pas, de la télévision via Internet. Il s'agirait de petites opérations de quelques dizaines de millions de francs. Mais absolument rien n'est décidé pour l'heure.