Le Temps: Après des débuts chaotiques qui ont occasionné des goulots d'étranglement, où en êtes-vous avec les nouvelles mesures de sécurité à l'Aéroport international de Genève (AIG)?

Robert Deillon: La situation s'améliore chaque jour. Au commencement, tous les passagers n'ont pas joué le jeu, ou alors il s'agissait de voyageurs occasionnels qui n'avaient pas entendu parler de ces nouvelles mesures. Tout changement induit d'ailleurs une sorte de crispation. Durant les trois premiers jours, nous avons dû fouiller jusqu'à 85% des bagages à main. Il faut toutefois rappeler que ces mesures, décidées par l'Union européenne, ont été introduites pour la sécurité de tous et qu'elles n'émanent pas de l'aéroport.

- Ce dispositif est-il vraiment efficace?

- De manière générale, toutes les initiatives sécuritaires prises depuis les sombres événements de 2001 ont porté leurs fruits. Aucun incident majeur n'a été à déplorer.

- Cette sécurité renforcée va-t-elle perdurer?

- Cela semble probable. Il serait étonnant que les milieux politiques décident de faire machine arrière.

- Faut-il s'attendre à une nouvelle manière de voyager?

- En effet. Mais il convient de parler d'adaptation plutôt que de bouleversement, même si les procédures sont un peu plus lourdes que précédemment. Le passager s'est déjà familiarisé avec les fouilles régulières par le passé. Il n'y a pas de raison qu'il en aille différemment aujourd'hui. Le plaisir de voyager en avion va demeurer.

- Y a-t-il toujours des retards?

- Non. Tout est rentré dans l'ordre. Au demeurant, ces retards n'ont concerné que quatre à cinq vols en quinze jours. Aux heures de pointe, il est arrivé que les infrastructures de l'aéroport n'aient plus été suffisantes. Mais la fluidité ne cesse de s'améliorer.

- Les compagnies lésées pourraient-elles se retourner contre vous?

- Pas du tout. Elles ont compris le sens de ces mesures. Nous travaillons d'ailleurs main dans la main avec les transporteurs. Il faut simplement comprendre que ces normes font désormais parties des règles du jeu.

- Ces mesures occasionnent-elles des coûts pour l'Aéroport de Genève?

- Bien sûr. Nous allons procéder à une analyse complète de la situation ces prochaines semaines, après cette période où nous avons plutôt dû parer au plus pressé. Toujours est-il que nous engagerons entre 20 et 30 personnes ces prochains mois. Au final, cela va entraîner des charges supplémentaires d'un peu plus de 2 millions de francs.

- Allez-vous ouvrir de nouveaux points de contrôle?

- A priori non. Les infrastructures de l'aéroport ne le permettent pas. Nous travaillons toutefois sur un concept baptisé One stop security, qui permettrait de regrouper les contrôles à l'entrée de la zone transit en lieu et place des contrôles passeport qui disparaîtront avec l'entrée de la Suisse dans l'espace Schengen. Ces contrôles centralisés devraient améliorer la fluidité et augmenter notre capacité. Ce nouveau concept pourrait être introduit fin 2008.

- Sur certaines destinations comme Paris, y a-t-il le risque d'un transfert vers le rail pour éviter ces nouvelles chicaneries?

- Les chiffres ne corroborent pas cette impression. Sur la desserte de la Ville lumière, nous enregistrons au contraire une forte progression. Comme d'ailleurs cela semble être le cas pour le rail. Il apparaît donc plutôt que le nombre de passagers global s'accroît. Depuis le début de l'année, la croissance des passagers sur Paris à l'AIG s'élève à 4,3%.

- Vous travaillez actuellement sur le nouveau plan d'aménagement de l'aéroport. Pouvez-vous nous en dire un peu plus?

- Le plan directeur 2006-2015 sera soumis au mois de décembre au conseil d'administration et présenté au début de l'année prochaine. Mais il est vrai que l'adaptation de nos infrastructures s'impose, surtout que nous partons du principe que l'Aéroport international de Genève va connaître une hausse annuelle de ses passagers d'environ 3% par année durant cette période. Un chiffre raisonnable en fonction de la conjoncture économique et de l'évolution du trafic aérien. Ce qui nous conduira à l'horizon 2015 à 14 millions de passagers.

- Concrètement qu'allez-vous entreprendre pour résorber cet afflux et éviter une saturation de l'aéroport?

- Les solutions existent. Nous ne risquons pas d'arriver à saturation. Il n'y a pas de souci à avoir, même si des travaux s'imposent. Je ne prendrai qu'un seul exemple: durant les week-ends de pointe en hiver pour les charters dits de ski, le flux des passagers enregistrés ressemble davantage à celui d'un aéroport capable de digérer 22 millions de clients par année.

- Mais encore?

- L'Aéroport va investir annuellement 40 millions de francs ces dix prochaines années, soit 400 millions au total.

- Qu'en est-il du financement?

- Une partie sera autofinancée grâce à l'excellente santé de nos comptes. Le solde proviendra des banques. Mais notre niveau d'endettement ne progressera pas. Au contraire. Dans le détail, nous allons augmenter la capacité d'accueil de l'aérogare principal, notamment au niveau de l'enregistrement et du tri des bagages. Une refonte des parties commerciales de la zone de transit est également prévue, ainsi que diverses transformations qui s'imposent pour s'adapter aux normes Schengen.

- L'AIG a-t-il le potentiel pour développer plus de lignes intercontinentales?

- L'Aéroport de Genève est, par vocation, tourné en premier lieu vers l'Europe et ne sera jamais un hub intercontinental. Le bassin de population romand et de la France voisine ne permet pas de développer un réseau très dense de dessertes intercontinentales. Rappelons toutefois que nous offrons déjà New York ou encore Koweït, Djedda et Abu Dhabi. A terme, des destinations comme Washington ou Montréal, surtout en été, possèdent un réel potentiel. Tout comme Bangkok. Un vol intercontinental doit répondre à un certain nombre de critères: fréquence élevée, qualité de la compagnie et offre conséquente de sièges affaires.

- Le canton de Genève, votre propriétaire, veut vous céder la propriété des murs de l'aéroport. Qu'est-ce que cela va changer pour vous, et quel avantage pouvez-vous en retirer?

- Il s'agit simplement d'un transfert d'actifs qui permettra de régulariser la situation suite à la mue de l'aéroport en établissement public autonome en 1994. Cela mettra fin à une incongruité comptable, puisque nous devons par exemple amortir des immeubles qui ne nous appartiennent pas. Les terrains resteront la propriété de l'Etat, à qui nous verserons une location annuelle de l'ordre de 4,7 millions de francs. Cette nouvelle loi clarifie et améliore les relations entre l'Etat et l'Aéroport, qui sera dorénavant propriétaire de ses immeubles. Cela nous permettra de financer nos investissements à des conditions plus favorables... Lorsque vous déplacez de l'argent de la poche droite à la gauche, le propriétaire ne change pas.

- Est-ce la première étape vers la privatisation? Des capitaux étrangers pourront-ils investir dans l'aéroport?

- Pas du tout. Le canton n'a aucunement l'intention de se séparer de l'AIG. Nous sommes un actif de l'Etat, resterons la propriété du canton, et aucun investisseur ne fera son entrée dans le capital-actions. L'aéroport a une importance vitale pour le canton.

- 2006, année record pour l'AIG?

- C'est possible. Avec une croissance du nombre de passagers de 5,5% après dix mois, nous arriverons très près de la barre des 10 millions de clients sur l'année. Cela dépendra in fine du mois de décembre, mais il n'est pas exclu d'y parvenir. Toujours est-il que ce seuil sera aisément dépassé dès l'an prochain.

- Et au niveau financier?

- Nous dévoilerons les chiffres en temps voulu. A ce stade, il est possible de dire que les coûts sont sous contrôle, que les revenus se développent de manière réjouissante et que la rentabilité est en légère amélioration. Notre but n'a jamais été une maximisation à outrance des profits mais de pouvoir dégager suffisamment de moyens afin d'assurer nos investissements.

- Quelles sont vos prévisions pour 2007?

- Nous anticipons une progression du nombre de passagers de l'ordre de 4 à 5%. Ce qui constituera une nouvelle année record.