Le Temps: Quelles réflexions vous inspire la bataille à plus d'un milliard de francs entre les Forces motrices bernoises (FMB) et le Français EDF pour l'acquisition du Soleurois Atel?

Matthias Finger: C'est un des effets de la libéralisation du marché de l'électricité. Chaque entreprise cherche à se positionner dans une perspective européenne de découplage entres les activités de production, de négoce, de transport, et de distribution du courant électrique. A cela s'ajoute l'obligation européenne de constituer un seul opérateur national pour le réseau de transport. Les sept grossistes suisses en électricité, parmi lesquels FMB, Atel, la holding romande EOS et la holding alémanique Axpo, cherchent à croître. Plus on est grand, mieux on est positionné sur un marché en voie de libéralisation.

– FMB, dont le propriétaire majoritaire est le canton de Berne, met plus d'un milliard sur la table pour l'emporter. Est-ce trop cher?

– Je ne suis pas un analyste financier. Mais je ne pense pas, d'emblée, à un prix surfait. FMB n'a pas d'autre choix pour tenter de rester compétitive au niveau international. Son modèle, qui me semble-t-il, prévoit de confier à Atel le négoce international, à EOS la production, tout en se réservant le transport et la distribution tient parfaitement la route. Cette spécialisation évite le morcellement de chaque entreprise. Mais il reste un problème: la croissance ne viendra pas du marché suisse, saturé et sans masse critique.

– Autrement dit, même si le «pôle fort ouest» voit le jour, la puissance économique formée des barrages valaisans, de la logistique bernoise et du sens du commerce soleurois se révélera insuffisante…

– Sans aucun doute. Nous sommes dans le même cas de figure que Swissair ou Swisscom. L'entreprise est trop grande pour le pays, et trop petite pour le marché européen. C'est le drame. Face aux géants français EDF ou allemand

E.on, les entreprises suisses, même fusionnées, resteront des nains.

– Comment résoudre la quadrature du cercle?

– Probablement en entrant dans une grande alliance, ce que n'a pas réussi à faire Swiss avant de se faire avaler par Lufthansa.

– Les électriciens suisses n'ont donc pas à craindre EDF…

– De toute manière, nous n'avons pas les moyens de nous offrir une «solution suisse». Il vaut mieux s'allier une grande entreprise d'électricité européenne.

– Quels en seraient les avantages?

– Une grande alliance protégera les électriciens suisses. En contrepartie d'une participation étrangère, disons 25%, ils ne se feront pas attaquer sur le marché suisse par d'autres grands acteurs européens. Ils auront accès à de nouveaux marchés, à l'Est européen par exemple. Des collaborations nouvelles pour tel marché, tel produit, telle catégorie de clients pourront s'instaurer.

– Pourquoi la solution suisse, vantée par FMB, n'est-elle pas viable?

– Aucune holding suisse n'aura un accès suffisant au marché européen, ni une masse critique suffisante. C'est, à mon avis, une illusion de le croire.

– Qui doit gérer le réseau de transport sur sol suisse? Swissgrid?

– Swissgrid, détenu par les sept grossistes en électricité, est un compromis boiteux. Les grossistes pensent pouvoir gagner de l'argent dans le transport de l'électricité. Ce sera sans doute possible dans un premier temps, mais au fur et à mesure du durcissement de la régulation européenne, et peut-être un jour nationale, les marges vont se réduire. Elles se limiteront, au meilleur des cas, au simple rendement du capital.

– Donc, plus personne ne voudra investir dans le réseau…

– Tôt ou tard il faudra soit fixer des prix de transport suffisamment élevés pour inciter les entreprises privées à investir dans le réseau, soit on va limer les prix à la baisse, ce qui entraînera le passage des réseaux en mains publiques.

– Les réseaux devraient-ils être gérés par les pouvoirs publics?

– Je pense qu'à terme ce sera inéluctable. Au fur et à mesure que la régulation se développera, le secteur privé se concentrera de plus en plus sur la production et le commerce. Les pouvoirs publics devraient donc quitter l'actionnariat des entreprises électriques. Est-ce vraiment le rôle du canton de Berne, via les FMB, de se mêler de politique commerciale européenne? Cela me paraît un peu anachronique.

– Comment faire pour rendre publics les réseaux de transport?

– Il y a un vrai problème. Les collectivités publiques n'ont pas de fonds pour racheter ces infrastructures. Mais la logique de la dérégulation fait qu'on ne gagnera pas d'argent avec le transport, ce qui entraînera, tôt ou tard, un transfert du réseau en mains publiques.

– Quelles cartes la Suisse doit-elle jouer au niveau européen?

– La Suisse est le carrefour européen de l'électricité. Les entreprises suisses doivent saisir la chance de ce passage obligé pour également faire du négoce international d'électricité. La Suisse devra néanmoins suivre la logique de l'Union européenne. Au niveau politique, elle peut se battre pour tirer parti de sa position géographique en obtenant un prix de transport permettant de maintenir une infrastructure de bonne qualité.

– Justement. On est frappé de l'absence du pouvoir politique…

– Oui. La Suisse n'a pas la culture du capitalisme d'Etat, comme en France par exemple. Seules quatre entreprises, La Poste, Swisscom, les CFF et Skyguide appartiennent à la Confédération. Le secteur de l'électricité est très fragmenté, ce qui complique sa réorganisation. Swissgrid est ainsi une émanation de sept grossistes privés. Et dans la bataille engagée pour le contrôle du marché, on voit mal la Confédération prendre parti pour FMB, propriété du canton de Berne, plutôt que pour la holding zurichoise Axpo. Les Etats fédéralistes sont mal armés face à ce processus de libéralisation. C'est plus simple en France ou en Finlande.

– Quels seront les vainqueurs?

– Les pays bien structurés, centralisés, disposant de champions nationaux et d'un marché domestique suffisamment grand pour générer des liquidités permettant d'attaquer les marchés étrangers. La France, l'Espagne et l'Italie se trouvent dans cette situation.

– Que pensez-vous de l'attitude du canton de Vaud qui a décrété le monopole de l'électricité sur son territoire?

– Il veut gagner du temps. Mais je ne vois pas où mène la stratégie vaudoise. Quand EDF retarde l'ouverture du marché, elle gagne du temps afin de constituer son trésor de guerre et aller attaquer les marchés déjà ouverts. Cela constitue une véritable stratégie. Retarder pour retarder, je n'en vois vraiment pas l'utilité.

– La loi sur l'électricité sera débattue cet automne au parlement. Comment la jugez-vous?

– Le projet est cohérent économiquement, puisqu'il prévoit une ouverture en une seule étape à toutes les entreprises. Dans l'absolu, j'aurais même souhaité une ouverture simultanée à tous les consommateurs, ménages compris. Je crains pourtant que ce projet soit politiquement inacceptable.

– Le petit consommateur pourra choisir s'il veut profiter d'un marché ouvert ou non. Ce modèle est-il économiquement viable?

– C'est parfaitement incohérent. Qui va payer le risque de ce prix garanti? Ce sera au maillon le plus faible de la chaîne, c'est-à-dire aux distributeurs locaux, de payer la facture. On pourrait ainsi aboutir à la situation californienne où les distributeurs devraient livrer à un prix inférieur à leur prix d'achat, ce qui entraînerait des faillites.

– Vous partez donc du principe que le prix garanti de l'électricité sera inférieur à celui du marché libre qui prendra l'ascenseur…

– En effet, à terme, le prix de l'électricité augmentera, ce qui commence d'ailleurs déjà à être le cas. Un marché unique se crée, certes lentement. Il y aura une concentration de producteurs qui chercheront à raréfier l'offre pour faire grimper les prix. La question est de savoir si les régulateurs européens pourront empêcher cette tendance cartellaire.

– La Suisse se trouve déjà en décalage par rapport à l'ouverture du marché européen de l'électricité. Que ce passera-t-il si elle ralentit encore son intégration?

– Je peux comparer la situation avec les tunnels sous les Alpes. La Suisse a dû payer seule, sans aide européenne, ces infrastructures au service de l'Union européenne (UE). Dans le domaine de l'électricité, où environ 25% de l'énergie transportée relève du transit, il existe un risque semblable: le prix du transport ne couvrirait pas ses coûts, soit parce qu'il est régulé à la baisse par l'UE, soit parce que, en l'absence d'une régulation, les entreprises en font un avantage commercial. Les générations futures, ou les consommateurs suisses actuels, en paieront le prix sous forme de report sur le coût du courant. Ils subventionneront donc le réseau de transport européen.

– On assiste, en Europe, à des alliances multi-énergies pour l'acquisition d'installations de production de gaz par les électriciens, ou d'électricité par les sociétés pétrolières. Quelle en est la signification?

– A nouveau, il s'agit d'une conséquence directe de la libéralisation du marché de l'électricité. En diversifiant les sources de production, les entreprises qui commercialisent l'électricité peuvent augmenter leur flexibilité et diversifier les risques, ce qui, en fin de compte, profitera au consommateur. Mais les opérateurs suisses seront-ils assez grands pour participer à cette évolution?