Le Temps: Fenaco réalise le même chiffre d'affaires que Swatch Group, mais son nom reste peu connu. Ce profil bas est-il volontaire?

Willy Gehriger: Nous sommes connus dans le monde paysan et de nos clients comme Coop ou Migros. Sans doute le grand public serait-il surpris d'apprendre que nous fournissons 7 boucheries sur 10, ou que nous sommes leaders dans les tondeuses à gazon. Nous sommes surtout visibles à travers nos magasins Landi, qui ont connu l'an dernier une croissance des ventes satisfaisante, de 16%. L'objectif de Fenaco n'est pas d'être grand, mais flexible. Nous sommes en fait un réseau de 80 PME aussi décentralisées que possible. Ce n'est pas toujours confortable à gérer pour le patron, il faut beaucoup de communication, nous sommes toujours en mouvement, mais c'est ainsi qu'on garde une petite avance sur la concurrence.

- L'agriculture menace de faire capoter les négociations de l'Organisation mondiale du commerce sur le cycle de Doha, la Suisse faisant partie des pays qui freinent le plus dans ce secteur. Pour vous, l'échec serait-il grave?

- Objectivement, ce n'est pas souhaitable. Cela dit, les négociations de l'OMC sont une gigantesque partie de poker menteur. Il faudrait pouvoir vraiment comparer les économies des différents acteurs, leurs soutiens effectifs aux paysans. Là, je suis très sceptique. Ne surestimons pas non plus la part de l'agriculture dans le commerce mondial - 8,8% en 2004 - et surtout le poids de la Suisse. Le 27 avril dernier, l'Inde a annoncé l'importation d'une quantité de céréales qui représente à elle seule le double des besoins annuels de la Suisse.

- Quel est l'état de préparation des paysans suisses à l'ouverture des marchés?

- Nous sommes à mi-chemin. Prenons l'exemple du blé: les prix payés aux agriculteurs suisses, qui étaient trois fois supérieurs aux prix mondiaux il y a quinze ans, ont baissé de plus de moitié. Le nombre d'exploitations agricoles se réduit au même rythme que dans l'Union européenne (UE), soit 2,5% par an, ce qui représente quatre exploitations par jour. On ne devrait pas l'accélérer.

- Alors que beaucoup d'experts peignent en noir l'avenir de l'agriculture, vous êtes plutôt optimiste. Pourquoi?

- Avec un prix du pétrole durablement élevé, on s'aperçoit que certaines cultures sont mieux valorisées en énergie. Aux Etats-Unis, une seule usine financée par Bill Gates à hauteur de 100 millions de dollars transformera en éthanol la production de 500000 hectares - trois fois la surface céréalière suisse. L'Europe convertit 2 millions d'hectares, tout le monde s'engouffre dans ce créneau. Le prix des huiles de colza a augmenté de 50% en quelques années. Dans plusieurs spécialités, la demande mondiale dépasse l'offre, on puise dans les réserves, les marchés des céréales deviennent nerveux. Je ne pensais pas que je verrais cela de mon vivant. La conséquence est que le rapprochement entre prix mondiaux et suisses se fait aussi par le bas.

- Va-t-on voir en Suisse aussi des hectares de cultures affectés à la production d'éthanol ou de biodiesel?

- La nouvelle loi sur les huiles minérales réserve un enterrement de première classe à de tels projets. Le système retenu prévoit une légère surtaxe sur l'essence et une détaxe correspondante sur les biocarburants, afin que le prix de vente au consommateur reste neutre. Tant mieux pour les automobilistes, qui vont très rapidement adopter les voitures à carburant mélangé. Fenaco équipera en conséquence ses 400 stations-service Agrola. Mais comme aucune protection à la frontière n'est prévue pour les biocarburants, alors que nos voisins européens ne se gênent pas pour les taxer jusqu'à 18 centimes d'euro le litre, les producteurs suisses n'ont aucune chance face à l'éthanol brésilien.

- Y compris les betteraviers?

- Pas avec ces règles du jeu. En plus, la betterave, contrairement aux céréales, n'est pas une matière première facile à stocker et à utiliser. Mais il y a d'autres pistes. Nous soutenons des recherches sur la production de carburant de synthèse à partir de la biomasse, dont le rendement théorique est très intéressant. Nous participons également au projet Swiss Farmer Power sur le recyclage des excédents de lisier de porc. Une usine sera ouverte en 2007.

- Le Conseil fédéral vient de mettre en consultation sa politique agricole (PA) pour les années 2008-2011. Quelle est votre position?

- Elle me paraît défendable dans ses grandes lignes. Dans le détail, les compromis politiques dont elle résulte ne lèvent pas l'ambiguïté fondamentale qui pèse sur les paysans.

- Laquelle?

- Soit on vise une structure agricole plus performante, un doublement de la surface moyenne des exploitations avec des mesures d'encouragement pour les paysans qui s'agrandissent et d'accompagnement pour ceux qui abandonnent la terre, soit on soutient les petits paysans. Mais pas les deux à la fois. Or la PA 2011, comme les précédentes, ne tranche pas, elle veut le beurre et l'argent du beurre.

- Avez-vous des exemples?

- Dans l'Union européenne, les paiements directs sont calculés à la surface. La Suisse les plafonne - même la PA 2011 -, ce qui pénalise les regroupements. Les petits sont davantage soutenus. La Suisse augmente la surface de protection des arbres à hautes tiges: c'est très bien si on veut rester un jardin. Mais qu'on ne dise pas en même temps aux paysans qu'ils doivent se comporter en entrepreneurs: les plus dynamiques sont ceux qui rencontrent le plus d'obstacles! Ne nous étonnons pas après cela s'ils se plaignent que leur avenir n'est guère visible, ni crédible.

- Autre projet chaud du Conseil fédéral, l'accord de libre-échange agricole avec l'Union européenne. Là aussi, quelle est votre position?

- J'y suis totalement opposé. Nous avons calculé que l'adaptation aux coûts européens entraîne bon an mal an un manque à gagner annuel de 2000 francs par hectare. Comme il ne sera pas possible de le compenser avec des paiements directs, la disparition d'exploitations va fortement s'accélérer. Ne nous leurrons pas, l'UE n'est pas un marché libre, elle subventionne son agriculture de multiples façons, à travers le premier échelon de transformation des produits agricoles par exemple. Elle finance ainsi 30 à 50% des abattoirs, alors que nous payons à 100% celui que nous construisons à Saint-Gall. L'Europe ne va pas changer de système pour nos beaux yeux. La démarche d'un accord sectoriel est le meilleur moyen de se planter. D'ailleurs quel autre secteur économique est prêt à prendre ce risque? J'observe qu'economiesuisse a pris clairement position contre l'UE quelques jours seulement après l'annonce du projet d'accord de libre-échange agricole.

- Un tel accord faciliterait aussi les exportations agricoles suisses vers l'UE...

- On cite souvent à ce sujet l'exemple du Gruyère, en omettant de préciser que c'est un marché de niche. Idem pour les pommes Golden Victor de La Côte, dont nous écoulons un train routier par semaine sur les marchés parisiens, ce qui représente 5% de la production. Pour la viande, il y a quelques pistes comme la saucisse ou la viande hachée, mais la progression globale des exportations ne devrait pas dépasser 4 à 5% d'ici à cinq ans. Et si vous prenez un marché comme celui de la frite, où l'Europe comme la Suisse sont suréquipées, n'importe quelle usine d'un pays voisin peut approvisionner l'ensemble de notre territoire du jour au lendemain.

- Votre groupe, Fenaco, est détenu par des coopératives agricoles, et pourtant on l'accuse d'abuser de son poids face aux paysans, notamment en leur imposant des contre-affaires, ou des prix trop élevés pour les intrants (engrais, semences) qu'il leur vend. Qu'en est-il?

- Ce n'est pas notre manière de travailler. Je ne suis pas un «contre-affairiste».

- Une douzaine de cas ont pourtant été dénoncés au surveillant des prix Rudolf Strahm.

- Il n'a pu me montrer qu'une seule plainte, datant d'il y a deux ans, et je n'ai pas eu connaissance d'autres cas à ce jour. Notre groupe essaie de fournir les intrants et d'acheter les récoltes aux meilleurs prix. Quand je travaillais à l'Union des coopératives agricoles romandes [fin des années 1980, ndlr], on prenait 3 à 5 francs de marge sur 100 kilos de céréales. Aujourd'hui, la marge est de 1 franc les 100 kilos. Dans nos fabriques d'aliments pour animaux, la marge a baissé de 55% sur dix ans. Même Monsieur Prix reconnaît que nous sommes performants. On désinforme l'opinion en lui faisant croire qu'il est possible d'économiser jusqu'à 1 milliard de francs par année en baissant le prix des intrants et machines. Les engrais, les produits phytosanitaires et les semences représentent un marché annuel de 360 millions en Suisse, le potentiel d'économies y est de quelques dizaines de millions, pas plus.

- Comment sont vos relations avec les paysans?

- Normales à bonnes. Je trouve légitime qu'ils répercutent les pressions dont ils sont l'objet. Pendant trop longtemps, on leur a dit: «Produisez, nous couvrirons vos frais», ce qui était une incitation à gonfler les coûts... à commencer par les leurs.

- Comme patron d'un groupe de coopératives agricoles dont les propriétaires sont aussi les clients, vous êtes assis entre deux chaises...

- Effectivement, la position n'est pas toujours facile. Notre groupe dégage 1% de son chiffre d'affaires, c'est peu. Certains trouvent que c'est encore trop, l'idéal étant le «bénéfice zéro», dans l'esprit coopérateur d'il y a quinze ans. Ma position est que, si on veut croire en l'avenir, il faut conserver sa capacité d'investir. Nous le faisons actuellement, au rythme de 10 millions de francs par mois.