Arrivé chez Zschokke en 1971, Christian Bubb (62 ans) y a effectué la majeure partie de sa carrière. Il siège aujourd'hui au conseil d'administration et occupe conjointement la fonction de directeur général. Si sa succession n'est pas encore réglée, il avoue y avoir déjà songé. C'est à l'interne qu'une solution devra être trouvée, selon lui. Dans l'intervalle, cet ingénieur de l'EPFZ continuera à veiller entre Dietikon (ZH) et Genève (siège de la holding) aux destinées du numéro un suisse de la construction et de ses 3050 collaborateurs. Le groupe a confirmé cette semaine son rang avec un chiffre d'affaires de 1,553 milliard de francs (+1,2%) et un bénéfice net de 21,301 millions (+15%) pour l'exercice écoulé. Christian Bubb évoque l'état et les perspectives de sa branche, marquée ces jours par les débuts difficiles des négociations sur une nouvelle convention collective de travail (CCT).

Le Temps: L'Office fédéral de la statistique (OFS) vient d'annoncer une progression de 10% du nombre de nouvelles habitations en 2004. Cela signifie-t-il que la construction est repartie en Suisse?

Christian Bubb: Nous avons produit près de 35 000 logements locatifs ou en PPE [ndlr: propriété par étage] l'année passée en Suisse. Le même nombre est prévu pour 2005. Il y a un boom, c'est vrai. Mais il ne devrait pas durer. 35 000 logements par année, cela n'est pas tenable. Et ce boom se limite à ce secteur. Tous les autres sont plus ou moins morts. Si vous avez besoin de bureaux, vous n'avez aucune peine à trouver des surfaces bon marché. Il y a assez de mètres carrés de libres à Genève et à Zurich.

– Comment se présente cette année?

– Elle s'annonce identique à la précédente. Le secteur des logements se porte bien. Quant aux autres activités, elles sont stables. Des améliorations substantielles ne sont pas à prévoir. L'investissement du secteur public se situe au même niveau qu'en 2004. Les adjudications des grands chantiers sont déjà faites. Nous avons certes un volume considérable, mais cela ne suffit pas.

– Une remontée des taux d'intérêt menacerait-elle le boom du logement?

– Non, je ne pense pas. Une hausse faible, d'un quart de point par exemple, ne changerait rien.

– A propos de votre branche, vous dénoncez constamment sa fragmentation en Suisse. La consolidation a-t-elle enfin commencé?

– Non, cette situation dure depuis des années et elle devrait persister. Tout le monde estime que la branche doit se restructurer, mais rien ne change. Au contraire, on constate de manière générale plus d'entreprises et moins de collaborateurs. Entre 1995 et 2001, la branche de la construction y compris le secondaire a perdu 60 000 places de travail. Dans le même temps, le nombre d'entreprises n'a cessé d'augmenter. Entre 500 et 700 entreprises se créent chaque année. Notre branche est complètement atomisée. Il y a peu de grands et énormément de petits acteurs.

– Qu'est-ce qui explique ce phénomène?

– Il n'y a pour ainsi dire aucune barrière d'entrée dans notre branche en Suisse. Ces barrières doivent augmenter. A l'étranger, il existe différents critères. En France par exemple, on ne peut pas ouvrir une entreprise de construction sans un certificat de l'Etat. Au niveau financier, on pourrait exiger plus souvent des garanties bancaires.

– Comment parvenez-vous à tirer votre épingle du jeu dans ce contexte?

– Nous cherchons à nous positionner là où les marges sont encore acceptables. Soit dans la production [ndlr: génie civil], soit dans l'entreprise générale [ndlr: développement de projets, transformations et rénovations]. Actuellement, ce serait plutôt les activités qui se trouvent en amont et en aval, comme les services [ndlr: expertise, gérance]. On doit être proactif et faire preuve de flexibilité. Nous nous sommes renforcés ces dernières années dans l'entreprise générale. Il y a cinq ans, ce segment ne réalisait qu'un tiers du chiffre d'affaires qu'il dégage aujourd'hui. Nous disposons de deux piliers forts: la production et les services. Nous essayons à travers cette stratégie d'éliminer toute volatilité afin d'être moins sensibles aux cycles conjoncturels. Période de récession ou de forte croissance: nous voulons maintenir des résultats stables.

– Vous évoquiez l'année passée un développement de vos activités à l'étranger, plus spécifiquement en Europe de l'Est. Qu'en est-il?

– Tenant compte de notre taille, nous commençons à regarder à l'étranger. Nous avons fait des offres en Allemagne et en Autriche. Mais nous avons constaté qu'il est beaucoup plus difficile de décrocher des contrats avec des marges meilleures qu'en Suisse. Notre succès a été très limité.

– Cela veut dire que vous n'êtes pas compétitifs à l'étranger.

– Non. Le problème posé est celui du financement. Si nous voulons construire des hôtels, des tunnels à l'étranger, nous devons accepter de fournir le financement. Pour nous, les Suisses, c'est impossible. Les Allemands et les Français, qui sont membres de l'Union européenne, sont privilégiés. Ils ont la possibilité de mettre en place des garanties contre les risques à l'exportation. Ce n'est pas notre cas. Nous n'écartons cependant pas l'idée de réaliser des acquisitions à l'étranger. C'est aujourd'hui un peu tôt. Les risques sont trop grands. De plus, à l'échelle européenne, nous ne sommes encore qu'une PME. En Allemagne, une dizaine d'entreprises dépassent notre chiffre d'affaires.

– Au niveau local, vous venez de supprimer une cinquantaine de places de travail à Genève. Vous mettez en avant l'indécision du monde politique genevois – maintenance de l'autoroute de contournement reportée, retard du démarrage du chantier du tram Meyrin-Genève – pour expliquer cette décision. Qu'est-ce qui ne fonctionne pas à Genève?

– Ce n'est pas propre à Genève. En général, les autorités n'investissent pas assez. Car il est beaucoup plus facile de réduire les investissements que de couper dans les prestations sociales. Dans deux ou trois ans, cela leur coûtera beaucoup plus. Prenez l'exemple d'une route, si elle n'est pas entretenue régulièrement, vous devrez un jour la refaire complètement.

– Les discussions viennent de démarrer pour le renouvellement de la convention collective de travail (CCT). Parmi les exigences posées, la Société suisse des entrepreneurs (SSE) ne garantit plus les salaires minimaux. Elle demande un retour à la semaine de 6 jours. Elle entend supprimer la possibilité de prendre deux semaines consécutives de vacances. A quoi rime ce moins-disant?

– Les temps changent. C'est la flexibilité qui est aujourd'hui importante. Nous voulons pouvoir fixer le montant total d'heures de travail par année et décider quand nous souhaitons en disposer. Cela veut dire travailler plus en été et moins en hiver. Je crois que la proposition de la SSE est raisonnable. On essaie de simplifier les choses. Il ne s'agit pas de travailler chaque samedi. Il y a cependant des moments où nous devons le faire. Nous voulons disposer d'une flexibilité que l'ancienne CCT ne nous accorde pas.

–. Les syndicats font part d'une incapacité de discuter en l'état. Ils dénoncent l'absence d'une base de négociations. Ils estiment que la SSE adopte une position agressive. Pourquoi?

– La proposition de la SSE est bonne. Elle faciliterait beaucoup de choses. Nous devons obtenir une certaine flexibilité. On verra s'il y a confrontation entre les entrepreneurs et les syndicats. J'espère, pour ma part, que les parties trouveront une solution à l'amiable. D'autant que les grandes entreprises comme Zschokke, Losinger ou Induni souffrent le plus quand il y a une grève. Il est attrayant pour les syndicats de bloquer de grands chantiers. Ils sont les premiers visés.

– Cette réaction syndicale vous préoccupe-t-elle?

– Pour le moment, nous ne pouvons pas faire grand-chose. Nous devons être solidaires entre entrepreneurs.

– Les négociations sur la dernière CCT avaient été marquées par un jour de grève nationale en novembre 2002. Ne redoutez-vous pas une nouvelle crise au vu de la crispation manifestée déjà aujourd'hui par les syndicats?

– Non, je ne crois pas. Je ne veux cependant pas subir une journée de grève et finalement dire oui aux syndicats. Autant éviter la grève. Si nous décidons au début de dire non, nous devons rester durs. Cela ne vaut pas la peine d'aller au conflit pour finalement faire des concessions. Nous devons bien réfléchir à ce que nous voulons faire.

– Croyez-vous à un possible blocage?

– Je ne sais pas. S'il y a un problème, de toute façon, nous survivrons.

– L'actuelle CCT arrive à échéance à l'automne. Si les négociations n'avancent pas, vous risquez de vous retrouver en pleine crise en septembre au moment de la votation sur l'extension de la libre circulation des personnes (25 septembre). Pouvez-vous courir ce risque?

– Cela n'est ni dans notre intérêt, ni dans celui du syndicat. Nous voulons l'un comme l'autre gagner cette votation. Nous n'avons donc aucun intérêt à créer une situation dommageable à ce moment-là.