Christine Lagarde n'est pas une politique. Ministre du Commerce extérieur depuis un an au sein du gouvernement Villepin, elle a fait carrière dans le privé, en bonne partie aux Etats-Unis. En 2005, elle dirigeait depuis Chicago le cabinet d'avocats d'affaires Baker & McKenzie, un des plus importants au monde. Christine Lagarde vend la France aux entrepreneurs Lors de ses déplacements à l'étranger, elle emmène volontiers «dans ses valises» une kyrielle de patrons hexagonaux pour faciliter la signature de contrats. Y compris en Suisse, où elle connaît bien le symposium annuel de l'Université de Saint-Gall.

Cette fin de semaine, elle participe à Genève aux négociations de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Objectif: faire avancer le Cycle de Doha, en panne depuis pratiquement son lancement en 2001. Entretien entre deux séances bilatérales avec ses homologues.

Le Temps: C'est parti pour un long week-end de négociations. L'Union européenne est représentée par son commissaire au Commerce, Peter Mandelson; et son commissaire à l'Agriculture, Marian Fischer Boel. Et vous, que faites-vous à Genève?

Christine Lagarde:Il n'y a pas que la France qui soit présente. Les Vingt-Cinq sont représentés chacun par leur délégation comprenant un voire deux ministres. Nos commissaires représentent les Etats membres pour autant qu'ils nous consultent à chaque étape importante de la négociation. Nous sommes à disposition dans le cadre d'une relation de transparence que nous avons toujours entretenue entre le Conseil des ministres et la Commission.

- Vos récentes déclarations critiques sur Peter Mandelson ne dépassent-elles pas le cadre de cette relation?

- Nous avons des façons différentes de rendre compte des discussions entre les ministres et le commissaire. Ce qui importe à la France et aux autres Etats membres est d'obtenir dans le domaine des produits industriels et des services des concessions sérieuses en réponse à nos concessions importantes dans le dossier agricole. Or, le commissaire est allé au-delà de nos discussions définissant sa marge de manœuvre dans le domaine agricole. Ce n'était ni opportun ni le moment.

- Pouvez-vous nous donner quelques exemples de concessions faites par l'UE?

- Sur l'accès aux marchés, nous proposons de baisser les droits de douane de 39%. Cette proposition ferait entrer de grosses quantités de viande bovine du Brésil. C'est du sérieux. Ce n'est pas exactement ce que souhaitent les Américains ou nos amis du G20, mais c'est une offre significative. Quant aux subventions aux exportations, nous proposons de les éliminer au plus tard en 2013. Evidemment, il faut un parallélisme des sacrifices, et les autres pays doivent également éliminer leurs aides aux exportations sous toutes les formes. Nous n'acceptons pas que les Etats-Unis éliminent leurs surplus agricoles par la voie de l'aide humanitaire. Et nous n'avons rien vu de sérieux de la part des pays émergents sur les produits industriels. Leur proposition consiste à abaisser les tarifs dans des proportions insignifiantes.

- Eliminer en 2013 les subventions aux exportations, n'est-ce pas corriger bien tard une distorsion qui a des effets dévastateurs sur l'agriculture africaine?

- Dans le commerce international, il y a beaucoup de distorsions qui prennent de multiples formes. Il faudra arriver un jour à les éliminer. Les subventions à l'exportation aident les paysans européens à exporter. Les Américains ont aussi des instruments similaires.

- L'Afrique est-elle donc un champ de bataille où Européens et Américains se démènent pour se débarrasser de leurs surplus agricoles?

- C'est faux pour l'UE qui, avec l'accord «Tout sauf les armes», est le principal marché pour les pays les moins avancés (PMA). Elle fait entrer toutes leurs exportations à zéro droit de douane.

- Revenons aux négociations de ce week-end. On voit bien les difficultés. Que pensez-vous d'un Doha allégé?

- Cela voudrait dire restreindre encore plus les champs d'application d'un accord. Or on a déjà retiré les volets environnement, droit social et investissement des négociations. Le volet services, un des quatre piliers des négociations, n'avance pas. Celles-ci sont actuellement concentrées sur l'agriculture et les produits industriels. Prendre le risque avec un Doha «light» nous mènerait finalement à un accord réduit à peau de chagrin. L'autre option est de dire que tout cela est trop précipité, que les pays, les secteurs agricoles, industriels et des services n'ont pas suffisamment préparé leur transition, et qu'ils vont forcément souffrir. A partir de là, on se donne du temps. C'est la véritable alternative. Je crains qu'à force d'avoir les yeux rivés sur le calendrier - ce que fait Pascal Lamy en ce moment - on passe à côté d'un accord multilatéral ambitieux. Je pense qu'il faut donner du temps au temps.

- Lancé juste après les attentats du 11 septembre 2001, le Cycle de Doha traduisait la volonté internationale de favoriser le développement pour tous. Le retour à la réalité des affaires et des lobbies a-t-il cassé cette ambition?

- Je ne suis pas sûre. Les objectifs fixés en 2001 étaient louables, légitimes et nécessaires. Il faut aider le développement des pays les moins avancés. Je doute en revanche que la seule libéralisation du commerce, notamment l'abaissement des droits de douane ou un meilleur accès aux marchés des produits agricoles et des industries naissantes dans les pays en développement, suffise à atteindre cet objectif. Nous devons mener en parallèle une réflexion dans le domaine de l'aide au commerce, du soutien aux infrastructures, en gouvernance, en organisation interne des pays les moins avancés.

- C'est ce que vous appelez la mondialisation maîtrisée?

- Oui. Cela veut aussi dire une mise à niveau en respectant un certain nombre de règles de fonctionnement. Aujourd'hui, les accords Adpic sur la protection de la propriété intellectuelle doivent être suivis par tous les joueurs de l'OMC. Or, on s'aperçoit qu'un pays récemment entré, la Chine, qui a considérablement bénéficié de la libéralisation et de l'accès aux marchés en travaillant sur ses avantages compétitifs en matière de coûts, ne respecte pas les règles de la propriété intellectuelle. Cela fausse complètement les équilibres envisagés dans le cadre de la libéralisation. Les autorités chinoises ont fait de leur mieux pour mettre à niveau leurs systèmes législatif et réglementaire. Dans l'application au quotidien, cela reste très laborieux. Les sociétés qui disposent de marques et de brevets constatent tous les jours qu'il y a des contrefaçons massives.

- Une mondialisation maîtrisée n'appelle-t-elle pas aussi une meilleure représentation des pays émergents dans les grandes instantes économiques, comme le G8 ou le Fonds monétaire international? La France montrerait-elle l'exemple en cédant son siège au profit d'un de ces pays pour se concentrer sur celui que défendrait l'Union européenne?

- Tout pays disposant d'un siège tient à le garder. Mais la France est tout à fait prête à accueillir de nouveaux membres. Et à l'OMC, nous mettons déjà en pratique votre proposition puisque Peter Mandelson négocie au nom des Etats de l'UE. Par ailleurs, le jour où les joueurs de l'OMC voudront redistribuer les cartes et redéfinir son mode de fonctionnement, cela fera partie des questions qu'il faudra aborder. Est-il normal qu'un pays comme Sainte-Lucie ou les Comores, par exemple, pèsent autant que les Etats-Unis, même s'il faut que toutes les voix soient entendues? L'Europe est peut-être pionnière, même si cela ne fonctionne pas de manière parfaite.

- La France est souvent montrée du doigt pour son «patriotisme économique», comme on vient de le voir dans la défense d'Arcelor contre l'indien Mittal, ou l'annonce d'un possible remaniement du capital d'EADS sans discussion avec un autre actionnaire important, l'Allemagne. Que répondez-vous à ses détracteurs?

- Tout n'est pas négatif. La France est la quatrième terre d'accueil des investissements directs étrangers (IDE). Motorola, Siemens, Novonordisk viennent d'entreprendre d'importants projets, parce qu'ils considèrent que le pays est attractif. Pas parce qu'on leur offre des «deals» ou des taux d'impôts préférentiels - comme on le voit dans certains pays.

- L'an dernier, le Royaume-Uni a tout de même attiré près de troisfois plus d'IDE que la France...

- Cela s'explique surtout par une restructuration du capital de Shell. Un retour massif d'investissements a eu lieu vers la Grande-Bretagne. Mais il est vrai que ce pays reste attractif, en partie grâce à l'avantage concurrentiel de la langue. On le voit dans les services financiers. Cela pourrait toutefois changer, une fois que nous aurons eu une fusion entre le Nyse et Euronext (ndlr: Bourses de New York et de Paris-Bruxelles-Amsterdam.) Une décision qui relève des seuls actionnaires.

- A propos de décision réservée aux actionnaires, revenons à l'affaire Arcelor, dont l'Etat français s'est mêlé alors qu'il n'est pas actionnaire...

- L'Etat est intervenu dans cette opération qualifiée d'hostile comme partie prenante, «stakeholder». Plus de 30000 personnes travaillent en France pour Arcelor. Au bout du compte, après examen du plan industriel, l'Etat n'a plus rien dit. Il est assez facile de monter en épingle ce genre de dossier. Mais les mêmes démarches ont lieu dans de nombreux pays industrialisés. Quand la société chinoise Cnooc a tenté de prendre le contrôle d'Unocal aux Etats-Unis, qui s'est alors tournée vers Chevron, le Sénat n'a pas hésité à se manifester.

- Il s'agissait d'énergie et pas simplement d'acier...

- Certes, mais l'acier fait partie de ces matières premières en train de flamber sur toutes les places du monde et qui présentent un caractère stratégique. Toujours aux Etats-Unis et dans un autre domaine, les ports, le Sénat s'est opposé à la prise de contrôle de terminaux par une société de Dubaï.

- La France traîne l'image d'un pays administrativement et fiscalement peu attractif. Qu'en dites-vous?

- Notre fiscalité n'est pas si catastrophique que cela. Elle se situe dans le créneau médian européen. La taxe professionnelle vient d'être réformée. L'impôt sur le revenu des personnes physiques a été simplifié. Un bouclier fiscal empêche que, tous impôts confondus, une personne paie plus de 60% de son revenu. C'est très important pour les retraités qui ont accumulé un patrimoine important. Cela reste beaucoup par rapport à certains cantons suisses, mais ce n'est pas si mal.

- Si vous estimez que la France est concurrentielle, pourquoi exerce-t-elle, via Bruxelles, une pression politique sur les accords fiscaux que les cantons et les communes suisses signent avec les multinationales?

- Loin de moi l'idée de critiquer la Suisse. Nous essayons seulement de répondre aux demandes des investisseurs étrangers qui veulent aussi plus de flexibilité de l'emploi et un abaissement des coûts du travail. Et l'Union européenne a pour vocation d'établir les règles du jeu parmi ses membres, dont, je le regrette, la Suisse ne fait pas partie.