Le Temps: Votre équipe gère les 21 milliards de francs du fonds de compensation de l'AVS, qui verse les rentes du premier pilier du système de retraite, l'assurance invalidité (AI) ou encore celle de perte de gain (APG). La semaine prochaine, votre grille de placement va changer pour vous permettre d'investir davantage en actions, en immobilier et dans les matières premières. Pourquoi?

Eric Breval: A partir de la semaine prochaine, nous commençons à recevoir les 7 milliards de francs tirés de la vente d'or de la Banque nationale. Cette somme nous sera versée au rythme de 700 millions par semaine. Investir autant d'argent en si peu de temps n'est pas une mince affaire. Mais cet accroissement de la fortune du fonds à 28 milliards au total nous donne la possibilité d'adopter une politique de placement un peu plus ambitieuse. Nous espérons atteindre un rendement moyen, sur dix années, un peu supérieur à 6%, contre un peu moins de 6% actuellement.

- Votre politique de placement reste cependant très prudente en regard des institutionnels anglo-saxons, et même de certaines de caisses de pension suisses qui investissent dans les hedge funds ou le private equity. La loi vous laisse pourtant plus de souplesse qu'aux institutions du deuxième pilier...

- Notre situation est différente. En particulier, notre horizon de placement se limite à peine à dix ans, alors que les caisses visent le très long terme.

- Pourquoi dix ans?

- Cela correspond à l'espérance de vie du fonds selon les prévisions de l'OFAS [ndlr: Office fédéral des assurances sociales] si Berne ne change pas les lois relatives à l'AVS, à l'AI et aux APG. Actuellement, le fonds reverse environ 1,5 milliard de francs par an de plus qu'il ne reçoit, parce qu'il couvre le déficit de l'AI. Selon les prévisions de l'OFAS, la poursuite de cette hémorragie et la saignée prévue de l'AVS, à partir de 2009, auront épuisé toute la fortune du fonds en 2015. Résultat: en 2015, je pourrai me trouver un nouveau job.

Sans l'or de la BNS, nous serions dans cette situation dès 2012 ou 2013. C'est catastrophique.

- Vous dites que la mort du premier pilier de la retraite, et des 21 milliards accumulés depuis 1948, est programmée pour 2015?!

- Si rien n'est fait à Berne, mais j'espère que cela ne sera pas le cas. Les déficits de l'AI sont tels que cela fait quatre années que la fortune du fonds stagne à près de 20 milliards, malgré un rendement cumulé des placements de 34% (7,5% en 2006). Les rendements financiers compensent tout juste les sorties nettes de liquidités

- Et si Berne change la donne, aurez-vous les moyens de mieux gérer la fortune du fonds?

- Si l'horizon s'allonge, alors nous pourrions par exemple nous engager dans des actifs moins liquides, mais promettant un rendement supérieur.

- Pour l'heure, vous allez recevoir 7 milliards, ce qui vous permet tout de même déjà d'être innovants. Pourquoi n'investissez-vous pas dans les fonds alternatifs? Et vous vous lancez dans les matières premières après tout le monde, quand leur prix est au plus haut...

- Tout d'abord, je ne considère pas les hedge funds comme une classe d'actifs, mais comme un style de gestion. Donc, ils n'ont pas à figurer dans la grille d'allocation. Mais nous n'en avons pas. Les actions étaient déjà un investissement alternatif pour le fonds il y a encore peu d'années, puisqu'elles ont été introduites il y a moins de dix ans dans le portefeuille.

Nous avons ensuite élargi nos investissements à l'immobilier, notamment étranger. Ce fut un grand succès en termes de performance. Nous commençons maintenant avec les matières premières non pas pour obtenir un gain de rendement important, mais surtout pour diversifier le fonds. Chaque chose en son temps.

- Vous visez un rendement annuel supérieur à 6%, voilà qui contredit les attentes du conseiller fédéral Pascal Couchepin. Pour les caisses de pension, il estime que 4%, c'est trop!

- Nos attentes s'appuient sur les historiques de rendement. Et je vous rappelle que les caisses ont des contraintes de placementsque nous n'avons pas.

- Au quotidien, qui gère le fonds AVS?

- La gestion est répartie entre 33 mandats, 23 de gestion active et 10 de passive. Un tiers est géré en interne, le reste confié à de gérants externes. Depuis mon arrivée il y a trois ans, nous avons repris certains mandats, comme les obligations d'Etat en euros et en dollars, pour économiser sur les frais de gestion.

- Les gérants externes sont-ils avant tout Suisses?

- Un tiers d'entre eux seulement. Cela fait grincer quelques dents, mais une seule règle compte pour nous: nous ne voulons que les meilleurs gérants, peu importe leur nationalité.

- Les Bourses viennent de connaître une semaine difficile. L'indice SMI a perdu plus de 3% sur la seule journée de mardi. Cela vous inquiète-t-il?

- Non, elles avaient tellement monté. En pareil cas, il ne faut pas laisser ses tripes prendre le dessus. Le mieux est de ne rien faire. A chaud, on prend souvent de mauvaises décisions. N'oubliez pas que l'essentiel de la performance vient du choix des classes d'actifs à long terme et non des gains faits sur quelques arbitrages au jour le jour. La correction actuelle pourrait au contraire nous offrir des possibilités d'achat.

- Vous jouissezd'une position de monopole. Qu'est-ce qui nous garantit que vous fonctionnez de manière optimale? Un peu de concurrence, en séparant la fortune actuelle en plusieurs fonds, ne vous permettrait-elle pas de faire encore mieux?

- Je suis favorable au principe de concurrence, et la création d'un deuxième fonds ne me poserait pas de problème. Mais nous faisons déjà du mieux que nous pouvons. Nous faisons tout pour maximiser le rendement compte tenu des risques que nous pouvons prendre. Un deuxième fonds n'y changerait pas grand-chose.

Enfin, regardez ce qui se passe en Suède. L'équivalent de l'AVS est géré par quatre fonds, en concurrence. Or les Suédois s'aperçoivent qu'ils font tous à peu de choses près la même performance chaque année. Et, ils doivent tous avoir leur back-office, leur informatique... Les coûts sont élevés. D'ailleurs, les autorités politiques réfléchissent à une fusion pour limiter les frais.