Le Temps: 120 dollars en début de semaine, 125 dollars mercredi... Les approvisionnements

de la planète en pétrole sont-ils à ce point menacés?

Sadek Boussena: Pour tout vous dire, il y a deux ans, un baril atteignant 60 dollars était déjà une surprise! Le voir atteindre le double de ce niveau montre qu'il y a clairement un problème, différent de tous ceux évoqués jusqu'à présent. L'an dernier encore, personne - qu'il s'agisse des spécialistes de l'OCDE comme de ministres des Finances des pays importateurs - ne faisait part de craintes profondes quant à l'évolution du prix du pétrole. De même, si vous lisez entre les lignes les propos de leurs responsables, les pays de l'OPEP semblent aujourd'hui également embarrassés par la tournure que prend cette envolée. Alors que les pays consommateurs - par la voix de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) - ne cessent de rappeler que l'économie mondiale nécessite davantage de brut; ces pays pétroliers continuent d'assurer qu'aucun de leurs clients n'échoue à trouver le brut dont il a besoin! Pourquoi? Parce que cette hausse frénétique n'est en réalité pas liée à une insuffisance de production. Aujourd'hui, les cours élevés semblent être la résultante aussi bien des facteurs physiques que de facteurs liés aux marchés financiers.

- La spéculation est donc le moteur actuel de la hausse?

- Le terme de spéculation peut prêter à confusion. Car cette activité [financière] apporte aussi les liquidités dont ont besoin les échanges sur les marchés internationaux du brut. C'est en réalité le changement d'attitude de l'ensemble de la communauté financière qui est en cause. Cette dernière en est venue à considérer le pétrole comme un nouvel actif financier.

Les nouveaux investisseurs institutionnels achetant du pétrole ont amené avec eux des signaux de prix différents de celui du marché «physique» [ndlr: les échanges par les négociants de cargaisons «réelles» de brut], basés sur les anticipations. Et ces anticipations influencent beaucoup plus les prix à court terme sur le marché papier [ndlr: le prix de référence d'un baril livrable en juin, plus 125 dollars vendredi à New York] que les prix «spots» sur le marché physique.

Résultat, nous assistons maintenant à une surréaction des prix à chaque nouvelle en provenance de la scène pétrolière. Cela nourrit une forte volatilité des cours. Et, pourtant, la présente surchauffe semble essentiellement liée à des tensions potentielles sur les approvisionnements futurs. Non à des pénuries effectives au moment présent.

- La première de ces anticipations reste celle d'un épuisement des ressources, défendue par les tenants de la thèse du pic de production - le Peak Oil -, qui gagne peu à peu les marchés...

- Ces interrogations du Peak Oil influencent certes une partie des fonds. Premier problème, de quelle demande parle-t-on? De celle qui est adressée lorsque le baril vaut 120 dollars? Ou 200 dollars?

Je ne nie pas que les trois quarts du pétrole mondial proviennent de champs déjà anciens, à commencer par Gawar [ndlr: le plus grand gisement au monde, en Arabie saoudite]. La production en mer du Nord - pourtant mise en exploitation beaucoup plus tard - décline de 6 à 8% par an. Même chose au Mexique. D'autres prétendent que les investissements seraient insuffisants. Cette thèse stigmatise également ce que l'on appelle «nationalisme pétrolier», qui conduit les pays à contrôler toujours plus étroitement leurs ressources.

En réalité, la géopolitique a été un facteur de ralentissement des approvisionnements plus puissant que tous les autres! L'invasion de l'Irak a privé la planète d'une source de plus de 2 millions de barils quotidiens. Un éventuel embargo contre l'Iran? Un flux de 2 à 3 millions de barils par jour disparaîtrait... En bref, en 2008 encore, le risque est celui d'un Peak Oil géopolitique bien davantage que celui d'un Peak Oil géologique.

- Et pourtant la grande majorité des spécialistes sonnent l'alarme sur des perturbations dans les approvisionnements, dès cet été...

- La véritable question hantant le marché n'est en réalité pas celle des réserves, du Peak Oil ou de l'accessibilité de gisements à 5000 mètres sous terre. La question est celle de l'existence d'un volant de production mobilisable en quelques mois [ndlr: afin de parer à toute perturbation des approvisionnements]. Or seule l'OPEP dispose de telles capacités excédentaires. Le reste des pays producteurs «pompent» leurs champs à 100%. Au sein de l'OPEP, ces capacités ne sont pratiquement disponibles que dans un seul pays: l'Arabie saoudite, qui dispose d'une source excédentaire estimée de 1 à 2 millions de barils par jour d'un pétrole lourd, que beaucoup de raffineries auraient du mal à traiter si on devait le mobiliser immédiatement.

C'est ce niveau extrêmement réduit de ces capacités excédentaires, ces cinq dernières années, qui est à mon sens la cause fondamentale du triplement des cours du brut sur la période. Ce critère me semble être devenu le principal baromètre des prix. Les intervenants financiers surréagissent quand une source de production apparaît défaillante ou risque de le devenir. Et se disent, «si un grave problème surgit au Venezuela ou en Iran, les prix risqueraient de toucher des niveaux inconnus jusque-là». Problème, on ne pourra revenir au matelas des années 1990, lorsqu'une dizaine de millions de barils quotidiens de capacité excédentaire protégeaient une consommation mondiale de 65 millions. Est-ce que le secteur pétrolier investira des milliards pour s'assurer une telle marge de confort? Un seul pays affiche sa volonté de le faire. L'Arabie saoudite. Et [son] objectif semble être plus d'ordre stratégique - afin de manifester sa volonté de contribuer à la stabilisation du marché - qu'économique.

- Cette situation ne souligne-t-elle pas surtout l'incapacité à reconstruire un tel matelas?

- L'Arabie saoudite investira progressivement, quand elle sera sûre que la demande sera là. Et je pense que cela est vrai pour tous les autres pays de l'OPEP. Ces derniers ont les moyens de prendre le relais de la baisse de la production dans des pays comme la Russie, qui a atteint un plateau. En termes purement géologiques, les réserves de l'OPEP permettront probablement de répondre à la croissance de la demande au cours des trois prochaines décennies... surtout que celle-ci risque fortement d'être ajustée vers le bas. Le véritable problème reste donc de savoir si ces investissements pourront être lancés à temps. Cela suppose une meilleure coordination avec les pays importateurs. Et également des efforts pour apporter une meilleure stabilité politique et de développement au Moyen-Orient et dans les pays concernés.

- Ce temps n'est-il pas venu?

- Pour l'instant, l'OPEP semble adopte une stratégie pragmatique, craignant que la croissance des besoins mondiaux ne ralentisse. L'OPEP est d'autant plus prudente que l'AIE a révisé ses prévisions de demande mondiale en 2030 de 130 millions de barils quotidiens à 116 millions, puis récemment à 106 millions. Ses responsables ont laissé de côté les quotas [ndlr: limitant la production de ses membres] et répètent que si davantage de brut est nécessaire, ils le fourniront. Cela prouve bien qu'il n'y a pas de problème d'offre à court terme! Normalement, le marché devrait être rassuré. Mais les investisseurs ont trouvé d'autres prétextes, comme la baisse du dollar.

- L'argument selon lequel le Cartel redoute de mettre plus de pétrole à disposition alors que les besoins américains font mine de ralentir - hanté par une décision similaire prise à Djakarta, en 1997, à la veille de la crise asiatique - n'est-il pas une fausse excuse?

- Je fais partie de cette génération qui a connu deux baisses violentes des cours, avec des conséquences très fâcheuses pour les pays producteurs. Ses responsables savent pertinemment qu'ils risquent de faire face à une moindre demande. Et pas seulement à cause de la récession aux Etats-Unis. La récente hausse des cours ne peut que conduire à un ajustement de l'utilisation des hydrocarbures: dans certains pays de l'OCDE, la demande de carburant a déjà diminué de 6 à 7%. On pense toujours que le risque provient de l'offre. Mais la demande peut, elle aussi, diminuer.

- De telles déclarations ne masquent-elles pas surtout le fait que des pays comme l'Arabie saoudite ont intérêt à maintenir les cours au sommet?

- C'est bien sûr ce que beaucoup soupçonnent... Et pourtant je ne le pense pas. Les prix sont en réalité montés au-delà de ce qu'ils souhaitent. Cela va trop vite, trop haut, sachant qu'il n'y a pas de pénurie. Encore une fois, produire plus, mais pour qui?