Ulrich Gygi, 58 ans, socialiste en butte aux fortes critiques de son parti, doit louvoyer à la tête de La Poste. Directeur général d'une entreprise publique qui réalise un chiffre d'affaires annuel de 6,88 milliards de francs, dont la stratégie est définie par le gouvernement et le parlement, il doit affronter la libéralisation partielle du marché suisse et européen. Sa stratégie de mise en place de réformes, et l'obtention de la flexibilité nécessaire à la transformation de l'entreprise fonctionnarisée en service public rentable sur tous les segments de marché se heurtent à différents obstacles. La renonciation à conclure une nouvelle convention collective, décidée mercredi par la Direction générale confrontée au refus d'entrée en matière des syndicats, constitue le dernier en date. Interview.

Le Temps: Pourquoi avez-vous décidé de rompre les négociations de la nouvelle convention collective qui devait vous apporter la flexibilisation des conditions de travail des employés postaux?

Ulrich Gygi: Les divergences avec les syndicats étaient trop importantes, notamment sur les vacances et une demi-heure de travail supplémentaire. Nous étions soumis à l'obligation de conclure, à moins d'opter pour l'abandon des négociations qui conduit à la reconduction tacite pour un an de la convention actuelle. Nous avons choisi cette deuxième solution.

– Vous évitez la confrontation directe, mais vous n'obtenez pas la flexibilisation du temps de travail et l'abolition de suppléments salariaux que vous estimiez indispensables à la transformation de l'entreprise. Votre plan de réformes, notamment celle des centres de tri (REMA) et la réduction du nombre de bureaux de poste, de plus de 2600 à 2500, est-il remis en cause?

– Pas du tout. Les charges salariales concernant 55 000 personnes représentent deux tiers de nos coûts d'exploitation. Je suis obligé d'agir car si La Poste n'est pas flexible, elle n'est pas concurrentielle. Et si elle n'est pas concurrentielle, elle perd des clients.

– Comment allez-vous opérer?

– Nous avons d'autres leviers que la flexibilisation des conditions salariales. Nous pouvons améliorer l'organisation, ce que nous allons faire dans le domaine de la logistique afin d'abaisser les coûts de transport.

– Vous ne renoncez donc pas au programme Ymago, qui prévoit de transférer la gestion du service postal dans des magasins Migros, Coop, ou à la chaîne Kiosk AG…

– Ce projet se poursuit, mais rien ne sera fait avant 2006. Nous discutons en ce moment avec les cantons et les communes, puis nous effectuerons des essais pilotes l'an prochain. Accorder la gestion d'offices postaux à des chaînes de distribution n'est qu'une des solutions envisageables. Il y en a d'autres, par exemple des entrepreneurs postaux indépendants possédant un magasin, ou l'installation d'automates permettant le dépôt de lettres et de colis. La réforme est indispensable car les coûts non couverts du réseau s'élevaient à 460 millions de francs l'an dernier.

– En fait, faute de pouvoir agir en interne sur les conditions de travail, vous transférez la baisse des salaires sur Migros, ou d'autres partenaires qui paieront leurs employés nettement moins que La Poste. Combien de vrais bureaux de poste, sur les 2500 «points d'accès postal», seront-ils en fonction dans quatre ou cinq ans?

– Aucune idée. Cela dépend des résultats des essais de plusieurs variantes, dont celle visant à confier la gestion de points d'accès postaux à des indépendants.

– Vous êtes socialiste. N'est-ce pas frustrant de devoir contribuer à abaisser les salaires en Suisse en externalisant une partie du service postal?

– Ecoutez. La Suisse a vraiment un problème de compétitivité internationale. Avec ce genre d'arguments, on est amené à fermer boutique. Les syndicats ne peuvent pas bloquer les structures de l'entreprise. Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est préserver les conditions salariales définies par la convention collective pour les employés actuels.

– Vous allez donc poursuivre votre politique de suppression d'emplois?

– Mon objectif est effectivement de réduire substantiellement le déficit du réseau postal. En deux ans, nous avons diminué les effectifs d'un peu moins de 2000 personnes. Ce n'est rien comparé aux CFF, qui ont supprimé 10 000 emplois dans les années 1990. Dans le cadre de la réforme REMA, 2500 personnes seront concernées jusqu'en 2009 par la restructuration.

– Combien ont coûté à l'entreprise les huit plans sociaux déjà négociés depuis 2002?

– (Longue hésitation) Ces coûts ne sont connus qu'au moment de la réalisation finale de ces plans, qui comprennent notamment le libre choix de quitter l'entreprise avec une indemnité de trois mois de salaire. Le budget du plan social REMA est de 150 millions de francs. Pour l'ensemble, on peut parler de plusieurs centaines de millions.

– La Poste a réalisé un bénéfice de 366 millions de francs en 2003. Pourquoi une entreprise publique, protégée par un monopole des envois jusqu'à un kilo, doit-elle licencier alors qu'elle est bénéficiaire?

– Parce que nous sommes confrontés à une baisse du volume du courrier due à la concurrence des e-mails et des SMS. Nous nous préparions à une réduction de 10% jusqu'en 2010. Les dernières estimations font état d'une baisse de 16%. Je dois assurer l'avenir de l'entreprise, pas très brillant dans ce secteur. D'ailleurs, le bénéfice ne représente que 5,2% du chiffre d'affaires. L'entreprise doit réaliser des bénéfices pour payer des salaires décents, investir et innover.

– Vous parlez comme un chef d'entreprise privée, mais vous bénéficiez d'une situation de monopole qui ne sera abaissé à 100 grammes qu'en 2006, fort avantage concurrentiel par rapport à vos concurrents européens où la limite passera à 50 grammes. Pourquoi La Poste suisse ne peut-elle pas être aussi concurrentielle que la poste néerlandaise ou la suédoise?

– La mentalité suisse est différente, nettement moins orientée vers la compétitivité. En Suède et au Danemark, par exemple, les syndicats sont d'accord avec l'ouverture des marchés ou la privatisation. Les Néerlandais ont vingt ans d'avance sur nous en matière de libéralisation. C'est pour cela qu'ils font partie des grands acteurs internationaux.

– Deutsche Post et la poste néerlandaise sont intéressées à l'achat de 25% de la poste autrichienne. Pourquoi ne vous êtes-vous pas penché sur ce dossier?

– Un tel investissement nous coûterait trop cher, jusqu'à 1 milliard de francs, et serait trop risqué. Mon ambition est que La Poste reste numéro un sur le marché suisse dans la logistique et les prestations postales. De plus, nous voulons gérer une banque de détail complète de manière indépendante.

– Vous vendez des assurances et offrez déjà tous les produits bancaires y compris des hypothèques et, dès cette semaine, des crédits destinés aux PME. Pourquoi avez-vous besoin d'une licence bancaire?

– Les produits bancaires sont ceux de UBS, avec qui nous partageons la marge bénéficiaire. Nous ne sommes pas libres du choix final des clients puisque cette banque assume le risque.

– Quelle est le montant de la marge cédée à UBS?

– C'est un secret commercial. Mais c'est justement pour gagner en flexibilité et en profitabilité que nous demandons une licence bancaire.

– Les files d'attente au guichet sont longues en Suisse romande, mais presque inexistantes en Suisse alémanique…

– Nous avons pris des mesures, par exemple l'ouverture le dimanche, qui remporte un grand succès. La semaine dernière, par exemple, 5,6% de la clientèle des cantons de Genève, de Vaud et du Valais a dû attendre plus de dix minutes, alors que cette proportion était de 25% il y a deux mois. A part cela, je constate, par le courrier que je reçois, une conception différente de La Poste en Suisse romande. Alors que la Suisse alémanique admet qu'il doit s'agir d'une entreprise rentable, la Suisse romande la considère comme un service public non soumis aux règles de la concurrence.