Unia est né en janvier 2005 d'une «méga-fusion» des syndicats du bâtiment (SIB), de l'industrie (FTMH), des commerces, du transport et de l'alimentation (FTCA) et du tertiaire – qui s'appelait déjà Unia. Il constitue aujourd'hui la première force syndicale de Suisse et joue un rôle très actif dans la campagne pour le oui à l'extension de la libre circulation des personnes aux nouveaux pays membres de l'Union européenne (UE). Unia a aussi avancé un grand nombre de revendications salariales ou d'améliorations des conditions de travail pour pratiquement tous les secteurs d'activité. Il promet des tensions s'il n'obtient pas satisfaction. Le patronat ne l'entend pas de cette oreille. La rentrée sociale s'annonce donc chaude, quel que soit le résultat de la votation du 25 septembre. Entretien avec son coprésident, Vasco Pedrina.

Le Temps: Comment se passe le dialogue avec vos membres, qui ne sont pas toujours favorables à l'extension de la libre circulation?

Vasco Pedrina: S'il y a des tensions, notamment à Genève ou au Tessin, elles sont moins fortes que nous ne le redoutions. Mais les craintes à la base sont réelles partout. Je constate que la population risque de laisser sa tête à la maison pour aller voter avec ses tripes. Comme les Français avec la Constitution européenne, il y a un risque que les Suisses fassent de cette votation le bouc émissaire des restructurations, de la perte de pouvoir d'achat, des revenus des grands patrons, etc.

– Que leur dites-vous concrètement pour les convaincre?

– Je leur dis de ne pas se tromper d'objectif. S'ils votent non, ils devront faire face à une augmentation du chômage. Le rapport de force avec le patronat sera remis en cause, en notre défaveur. L'UE prendra des mesures parce qu'elle n'acceptera pas qu'une partie de sa population soit discriminée. Tout cela créera une insécurité économique préjudiciable aux investissements des entreprises. Le phénomène des délocalisations s'accélérera. La conjoncture, déjà pas fameuse, se détériorera.

– Concrètement, qu'apporte le oui à ceux qui craignent la sous-enchère salariale?

– Il permet une application immédiate de mesures de protection contre le dumping social fortement renforcées. Nous en avons besoin dès à présent, et pas seulement en 2011 lorsque la libre circulation s'appliquera pleinement avec les pays de l'Est. Car je rappelle aussi ce chiffre: la libre circulation s'applique déjà à 84% des citoyens de l'UE. Nous ne votons que pour les 16% restants.

– En Suisse alémanique, le quotidien «Blick» traque les cas de dumping salarial. Et il en trouve! Les mesures d'accompagnement seront-elles efficaces?

– Blick montre la réalité telle qu'elle est. Son travail est doublement intéressant. D'une part, là où les contrôles se font et lorsque les sanctions sont prises, le système fonctionne. Les entreprises corrigent leur comportement. D'autre part, et surtout, ces reportages montrent l'insuffisance des mesures actuelles. Il faut voter oui, pour les renforcer et obtenir, par exemple, un triplement du nombre d'inspecteurs.

– Mais encore?

– Je peux vous donner deux exemples très précis. Nos collègues des zones frontières sont confrontés au phénomène inquiétant des faux indépendants. Ces salariés viennent en Suisse en prétendant être une entreprise à eux seuls. Ils sont ainsi moins payés que selon la CCT (convention collective de travail). Les mesures d'accompagnement leur imposeront de prouver qu'ils sont réellement des indépendants, ce que la plupart ne peuvent pas. Actuellement, le fardeau de la preuve revient à l'autorité suisse. Autre exemple: les entreprises intérimaires et celles qui détachent des travailleurs en Suisse seront soumises aux cotisations pour la formation et la pré-retraite, ce qui revient à instaurer la parité de traitement avec les employés stables. Une source d'abus importante sera ainsi éliminée.

– Quelles sont les chances du oui?

– Quand on prend le temps de bien expliquer les enjeux de la votation, les gens commencent à faire leur calcul. Cependant, je perçois une très forte indécision. La partie n'est pas du tout gagnée.

– Les mesures d'accompagnement et vos revendications salariales vont renchérir le coût du travail… au risque d'augmenter le chômage?

– Je ne peux partager cette opinion. Les mesures d'accompagnement visent le dumping salarial. Elles sont moins rigides que l'ancien système de contingentement. En outre, elles imposent une correction après coup, pas préventivement. Pour les entreprises qui exportent, même avec ces mesures, le marché du travail suisse reste le plus souple (dans la logique patronale) ou le moins protégé (dans la logique syndicale) d'Europe. Pour les entreprises actives sur le marché intérieur, tant les CCT que les salaires minima s'appliquent à tout le monde ou presque. Cela met les entreprises à armes égales. Il n'y a donc pas de raison que le chômage progresse.

– Tous les salariés ne sont pas couverts par les CCT.

– Avec les mesures d'accompagnement, on pourra les rendre obligatoires pour toute une branche. L'Etat pourra aussi imposer un salaire minimum.

– L'institut de recherches économiques KOF montre que le partage de la valeur ajoutée évolue en faveur des salariés et que les rémunérations augmentent plus vite que la productivité. Y a-t-il vraiment un retard à combler, comme Unia le prétend?

– Méfiez-vous de ces études. Deux mois sur trois, on nous dit que la compétitivité suisse est au fond du trou, le reste du temps, on prétend que nous sommes très bien classés. Le KOF ne soutient-il d'ailleurs pas la thèse d'une évolution satisfaisante de la productivité en Suisse contre l'alarmisme du néolibéral en chef, Aymo Brunetti [ndlr: chef économiste du Secrétariat d'Etat à l'économie]?

– Tout de même, la part des salaires dans la valeur ajoutée est passée de 60,5% en 1998 à plus de 63% en 2003.

– Je tiens compte de ce que les gens vivent. Nos chiffres, comme ceux de l'Office fédéral de la statistique (OFS), montrent qu'entre 2001 et 2003 les salaires réels ont augmenté. Mais, en 2004 et cette année, ils ont stagné. Or la pression sur les places de travail ne cesse de croître et la productivité augmente. De même que les primes maladie et autres taxes. Enfin, ces statistiques comprennent tout l'éventail des salaires. Or nous constatons que les écarts se creusent. Il faut l'éviter en augmentant de manière égale les salaires, et en réduisant les salaires des dirigeants.

– Vos revendications passeront-elles mieux si le oui l'emporte?

– Absolument. Avec un non, les patrons vont se trouver dans une situation plus incertaine. Ils pourraient revoir leurs plans de développement. Que cette carte soit réelle ou opportuniste, ils ne se priveront pas de la jouer.

– Le patronat a lâché du lest sur les mesures d'accompagnement. On pourrait vous demander d'en faire autant sur les hausses de salaire…

– Cela n'a rien à voir! Les mesures d'accompagnement évitent le dumping mais ne nous permettent pas d'obtenir des hausses de salaire.

– Concernant les négociations de cet automne, dans quel secteur les tensions sont-elles les plus fortes?

– Il y en a dans l'industrie des machines. La productivité y a fortement augmenté, mais sans partage avec les salariés. Maintenant, le patronat veut augmenter le temps de travail, sans compensation. Cela est absolument inacceptable. Par ailleurs, nous adaptons nos revendications à la situation de chaque branche. Dans l'hôtellerie, en difficulté, nous n'avons obtenu que la compensation du renchérissement. Dans l'industrie pharmaceutique, en pleine forme, nous voulons 3%. Dans les entreprises publiques, nous modulons le message. Pour La Poste, qui enregistre d'importants profits, une redistribution doit avoir lieu. Aux CFF, au contraire, l'effort va davantage porter sur la caisse de pension, en grande difficulté.

– A propos des retraites, le président du Parti radical parle maintenant de 65 ans, au lieu des 67 ans évoqués par Pascal Couchepin. Cela va dans votre sens, même si vous soutenez un départ à 62 ans…

– Ce n'est qu'une tactique pour obtenir au moins la moitié de ce que le parti projette, à savoir un démantèlement du reste. Les choses ne vont pourtant pas si mal. On nous promet sans cesse un déficit de l'AVS. Au milieu des années 1990, on voulait relever de 1 point la TVA pour combler un trou prévu en 2003. Il ne s'est pas produit. Selon mon expérience, les salariés tiennent au 1er pilier tel qu'il est. Même les jeunes préfèrent cotiser plus, si un jour il le faut, que de voir leurs rentes diminuer une fois à la retraite. Le jour où ce ne sera plus le cas, nous discuterons autrement, mais il est encore loin.

– Unia appelle de ses vœux une politique de lutte contre la désindustrialisation de la Suisse. De quoi s'agit-il?

– L'Etat doit avoir un rôle plus actif. En particulier dans le domaine de la recherche et de la formation. Toutes nos industries ne vont pas mal. La pharma, les machines ou l'agroalimentaire sont robustes, car elles investissent dans la recherche et le développement. Elles mettent au point ici des systèmes qu'elles produisent ensuite ailleurs. C'est un cycle qui permet de conserver des postes de travail en Suisse.

En revanche, il faut s'opposer aux logiques strictement financières. C'est ce qui arrive à Leica Geosystems. Cette entreprise dynamique risque de se faire racheter [ndlr: par un concurrent suédois] à un prix surfait. Le nouveau propriétaire voudra rentabiliser au plus vite son investissement, ce qui se traduira en suppression de postes de travail.

– La naissance du syndicat Unia visait, notamment, à stopper l'hémorragie des membres, évalués à 200 000 fin 2004. Comment évolue leur nombre?

– Je ne peux donner de chiffres pour le moment. Nous constatons, d'un côté, une hausse sensible du nombre de membres dans le secteur tertiaire, où nous voulons nous renforcer. Mais, de l'autre côté, nous aurons de la peine à stabiliser cette année notre effectif dans nos secteurs traditionnels.