Nouvelles informations sur l’affaire Compass Finance, du nom de ce gérant de fortune genevois dont les clients ont perdu des dizaines de millions en mars dernier. Avant cet épisode, alors que les avoirs des clients s’évaporaient progressivement, les dirigeants de Compass Finance leur empruntaient de l’argent à titre privé, car les comptes de la société avaient été placés sous séquestre à la suite d’une autre affaire remontant à 2015.

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Ces derniers mois, les avocats de chaque partie ont échangé des documents dans le but de reconstituer les faits. Une partie de ces documents, consultés par Le Temps, montrent aussi comment les avoirs de ces clients étaient investis des centaines de fois par mois et ponctionnés par des commissions astronomiques, le tout sur fond de rétrocommissions voyageuses. Aucune plainte n’a été déposée à ce jour, les protagonistes de ce dossier bénéficient de la présomption d’innocence.

Retour au 12 mars 2020. Alors que les marchés boursiers subissent l’une des pires chutes de leur histoire, la banque Syz liquide les positions de tous les clients de Compass Finance, une petite société de gestion de fortune dont les avoirs sont déposés chez elle, devant le risque de pertes encore plus importantes. La banque assure le dépôt des avoirs des clients et exécute les opérations décidées par Compass Finance, qui est responsable de la gestion.

La faute de la banque, dit Compass

Selon Compass, ces pertes ont résulté de la clôture précipitée des positions par la banque. Et si le gestionnaire de fortune avait pu appliquer sa stratégie, rien de tout cela ne serait arrivé, explique en substance l’avocate de Compass, dans un dossier que nous avons consulté. Dans les faits, la banque a cessé d’exécuter les ordres de Compass dans l’après-midi du 6 mars.

Nous avons pu analyser les mouvements sur une demi-douzaine de comptes durant l’année 2019 et jusqu’à la liquidation du 12 mars. Un même schéma se répète: les volumes de transactions sont gigantesques par rapport aux avoirs sur les comptes et ils augmentent durant l’année. Début 2019, les investissements effectués (achats et ventes répétées) au cours d’un mois représentent souvent cinq à sept fois le solde du compte. Ce ratio progresse au cours de l’année, dépassant parfois 300 fois sur un mois. Car en parallèle, les comptes se vident sous l’effet des pertes subies par les clients: mécaniquement, le taux de rotation du portefeuille s’envole.

Le tournis des portefeuilles

Appelée churning en jargon financier, cette pratique peut être illégale si les actifs d’un client sont investis plus de 54 fois pendant une période de trois mois et que les coûts de transactions représentent 73% des pertes totales, selon la jurisprudence.

Les pertes, justement, ne concernent pas le gérant ni la banque. Cette dernière facture des frais sur les opérations d’achat et de vente de produits dérivés utilisés dans cette stratégie sur l’indice allemand DAX. Ces revenus sont ensuite partagés à 50/50 avec Compass. Plus l’année 2019 avance, plus ces opérations sont nombreuses et portent sur des volumes en hausse, ce qui fait progresser les commissions.

Mais comme ces investissements sont majoritairement perdants, les avoirs en compte reculent au cours de l’année. Les frais constituent une part de plus en plus importante des soldes moyens sur l’année, souvent de l’ordre de 30 à 40%.

Selon plusieurs contrats de gestion que nous avons consultés, Compass ne facturait pas d’honoraires de gestion à ses clients, mais encaissait 10% de leurs gains au-delà d’un certain seuil (en plus, donc, de 50% des commissions facturées par la banque dépositaire). Ces comptes sont détenus par des clients aux profils différents, souvent des entrepreneurs ou des retraités, certains affichant une propension au risque élevée, d’autres recherchant avant tout la sécurité. Tous étaient gérés de la même façon.

Quelle surveillance?

Le 10 mars, un client, accompagné d’un expert financier, demande le solde de son compte à un employé de Syz. Un relevé de compte envoyé par Compass, au format Excel, mentionnait 10 millions. «Un peu plus de 11 millions de francs», répond dans un premier temps l’employé, selon la retranscription de l’appel téléphonique que nous avons consultée. Pressé par les questions de l’expert, il déclare aussi «une vingtaine de millions d’engagements», pour finalement admettre qu’il reste environ 3 millions sur le compte. L’homme fait ses calculs de tête, blâmant le système informatique utilisé par Syz, le G2 de Lombard Odier, décrit comme «archaïque au possible» par l’employé. Le relevé de compte fournira finalement un autre chiffre.

La veille, dans une autre conversation téléphonique, le même collaborateur de Syz avait déclaré au trader de Compass qu’«on [la banque] ne travaille pas en temps réel», et mentionné un collègue qui reconstituait les positions des comptes sur un fichier Excel, avec des chiffres «qui n’étaient pas forcément updatés [mis à jour]». «Mon message, c’est juste de dire qu’on n’a pas les outils pour monitorer tout ça, quoi», conclut-il.

Ne pouvant pas s’exprimer sur ses clients en vertu du secret bancaire, la banque précise que son «système permet de connaître l’estimation des avoirs en compte et des engagements à tout moment». Ses relevés de compte et de transaction ne peuvent pas être remplacés par des communications téléphoniques dans le feu de l’action sur des opérations complexes, dans des monnaies différentes, ajoute un porte-parole.

Erreurs dans les chiffres

L’établissement précise ne pas suivre son risque de contrepartie manuellement ou avec des données obsolètes: «Une éventuelle incompréhension en la matière d’un employé ne travaillant pas dans le département des risques ne change rien à cet état de fait.»

Des erreurs dans les chiffres font aussi partie des reproches formulés par Compass Finance à la banque. Pour en avoir le cœur net, l’avocate d’un client demande en avril dernier à la banque des clarifications sur le solde d’un compte à fin 2018. Ce dernier aurait alors été créditeur de 1,6 million selon Compass, mais débiteur d’environ 60 000 francs selon Syz. Dans un courrier du 29 mai, l’avocat de la banque confirme le débit d’environ 60 000 francs.

D’autres clients ont fait état de chiffres de performance «délirants» dans les relevés de compte fournis par Syz. On y voit notamment une performance de 250 000% en 2019 ou de 18 300% en dollars pour août 2019 (et de -907% en yens) – bien loin de la réalité.

Rétrocommissions voyageuses

La confusion ambiante a été encore renforcée lors des mois précédant le krach du 12 mars, lorsque Compass décide de ne plus encaisser toutes les commissions que lui reverse la banque, mais de les ventiler sur les comptes des clients, sous une rubrique en anglais rustique: «Fee reimburse to the client».

Dans la conversation téléphonique du 10 mars, l’employé de Syz confirme: «On appelle ça un retour de rétrocessions sur différents comptes de clients», et ajoute que «pour nous, d’ailleurs, c’est une galère de réattribuer ça».

La méthode de répartition est expliquée dans un autre appel téléphonique, entre ce même employé et le trader de Compass Finance. «Pour le retour des rétros, comme d’hab’, je prends sur les plus gros comptes au début, on est d’accord?» demande le banquier. «Ouais, tu fais comme d’habitude, tout à fait», lui répond le trader de Compass. «Je vais me débrouiller, t’inquiète pas là-dessus. Ok, sur XX [numéro de compte ou nom du compte, caviardé], tu ne rends rien, hein, d’accord?» demande encore l’employé de banque. Réponse du trader de Compass: «Nan. Elle a combien elle?»

La banque affirme au Temps suivre les instructions écrites des gestionnaires externes concernant les commissions, et ne pas se baser sur un simple appel téléphonique.

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Selon un client, la répartition de ces sommes entre les différents comptes n’a rien d’un geste altruiste, mais sert à maintenir certains clients à flot et donc à continuer à générer des commissions. «L’objectif était que les comptes de tous les clients se dégradent de manière plus ou moins comparable, analyse-t-il. Si un compte avait été liquidé prématurément, tout le château de cartes se serait écroulé, puisque les clients se connaissaient tous d’une manière ou d’une autre.» Le versement de ces commissions aux clients permet aussi d’éviter qu’un compte passe en dessous des ratios de couverture exigés par la banque et fasse l’objet d’un appel de marge, voire d’une liquidation de ces positions.

Dettes envers les clients

Alors que les comptes de leur clientèle se vident progressivement, les deux animateurs de Compass contractent en parallèle des prêts personnels auprès de certains de leurs clients. Souvent en conservant la majeure partie des rétrocommissions qu’ils ont demandé à la banque de verser aux clients, selon un tableau récapitulatif.

Le trader de Compass a ainsi emprunté plus d’un demi-million auprès d’un client et plus de 140 000 francs auprès d’un autre, selon des documents. Concernant une dette approchant 180 000 francs, le directeur de Compass s’engage à rembourser un client à hauteur de 500 francs par mois, dans un e-mail du 30 juin dernier. Il avait déjà remboursé un autre prêt de 20 000 francs, toujours auprès du même client.

Dans le même message, le directeur justifie ses difficultés à rembourser ces emprunts par les séquestres placés sur une grande partie de ses revenus et ceux de son collègue trader, ainsi que sur les comptes de Compass. Ces séquestres sont la conséquence d’une autre affaire impliquant la société de gestion, datant de 2015.

Déjà une affaire en 2015

Dans cet autre dossier, une riche famille établie à Genève a subi d’importantes pertes et soupçonne des malversations. Ce client a déposé une plainte pénale. Le directeur et le trader de Compass sont soupçonnés de gestion déloyale.

A la suite des pertes essuyées en mars 2020, la banque Syz s’est séparée de son responsable des gérants externes, selon nos informations. Le 30 novembre dernier, la majeure partie de la demi-douzaine des employés de Compass ont été avertis de leur licenciement par le directeur général. L’avocate de Compass Finance n’a pas souhaité répondre à nos questions.