David Hodder est manager de crise. Il assiste les entreprises en difficulté. Il les aide à se restructurer. Prendre la bonne décision au bon moment est une compétence capitale pour mener sa mission à bien. Il est toujours intéressé à ajouter de nouveaux instruments à sa palette d'outils de réflexion. «Lorsque j'ai entendu parler de l'intelligence intuitive, cela m'a interpellé, et j'ai décidé d'apprendre à l'utiliser», raconte-t-il.

Ces dernières années, les formations en management n'ont cessé de souligner l'importance de l'intelligence émotionnelle, à côté de l'intelligence cognitive, dans la conduite des équipes, la relation à ses clients et la vie de l'entreprise. Une notion nouvelle se fraye doucement un passage dans les séminaires pour cadres: l'intuition comme aide à la décision, chemin pour favoriser le leadership et améliorer la communication.

Magique? Pas du tout. «L'intuition est une fonction du cerveau au même titre que la faculté d'analyse ou l'intelligence pragmatique. C'est la connaissance immédiate déliée de toute réflexion et de tout raisonnement», explique Nicolas Chauvet, fondateur de la société i-3c et initiateur, avec son compère Denis Hertz, d'une formation sur l'intelligence intuitive.

Sa méthode s'inspire de deux courants psychologiques. D'une part, elle puise ses racines dans la théorie des archétypes de Carl Gustav Jung. En résumé, les archétypes sont ces images originelles qui font partie de l'inconscient de chacun. Ils ne sont pas issus de l'expérience personnelle, mais d'un grand inconscient collectif. D'autre part, son approche s'inspire du «modèle des préférences cérébrales», développé par Ned Herrmann, ancien directeur de la formation en management chez General Electric. Ce modèle partage le cerveau en quatre quadrants: le cortical gauche dédié à la pensée logique et l'analyse, le limbique gauche pour l'organisation et la planification, le limbique droit pour l'approche relationnelle, sensible, émotive et enfin le cortical droit qui recèle l'imagination et la visualisation. De là provient l'intelligence intuitive. «Elle permet d'accéder à notre inconscient et s'exprime un peu comme nos rêves, à travers des symboles et des métaphores qu'il faut ensuite décoder», explique Nicolas Chauvet. Mais l'intuition ne s'exprime pas toute seule. Elle se travaille.

Dans son séminaire pour cadres, Nicolas Chauvet a élaboré une technique permettant d'accéder à ce type d'intelligence. «Tout d'abord, le participant pose une question univoque et ouverte à laquelle on ne puisse répondre ni par oui ni par non», poursuit-il. Par exemple: pourquoi mon projet n'avance-t-il pas? Pourquoi, alors que tout est en place, la fusion entre mon entreprise et sa concurrente ne se finalise-t-elle pas?

Cette question génère une image dans l'imaginaire des participants. Il s'agit de bien la visualiser, d'en explorer tous les détails et ensuite de l'interpréter, de la lire, pour en tirer des solutions. «Le projet que je dirigeais était en panne. Nous cherchions des solutions tous azimuts sans résultat», raconte David Hodder, qui a suivi le séminaire de Nicolas Chauvet. L'image qui était apparue représentait un pont enjambant un fleuve, il était bien éclairé et des passants allaient et venaient. «Cette allégorie nous montrait que finalement le projet se portait bien, que les difficultés étaient claires et solubles, que les gens circulaient librement à l'intérieur. Donc que le problème n'était pas dans la gestion du projet mais ailleurs. Réflexion faite, c'était une personne qui n'était pas à sa place et qui bloquait tout.» A son retour dans l'entreprise, il a simplement affecté cette personne à un autre poste.

Les séances se font en duo, où chacun interprète les images de l'autre. Mais pour que cela marche, il faut se relaxer, débrancher la prise, se détendre. «Archimède était dans sa baignoire quand il a crié: eurêka!, confirme pour sa part Edel Gött, philosophe de formation et fondatrice de la société parisienne d'accompagnement de dirigeants Recherche & Evolution. Son approche, qui mobilise les quatre niveaux d'intelligence est plus globale, mais l'intuition y tient une large place, à côté de l'intellect, du non verbal, ou de l'émotion. «L'intuition représente la plus grande ouverture que l'homme puisse avoir pour capter les possibles. Elle est la source de la créativité, de l'innovation, et du changement. Mais elle ne peut se travailler que dans la détente et la relaxation.»

Le principal écueil de la méthode se trouve dans la difficulté à interpréter les images qui viennent. «L'intuition permet d'accéder à une partie de son cerveau que l'on occulte généralement. Mais l'interprétation est délicate, elle demande de vastes connaissances, sur la mythologie, ou la psychologie jungienne et les archétypes, relève Christine Visinand, directrice de l'agence de communication éponyme à Lausanne et ancienne participante au séminaire.

Quant à David Hodder, il utilise régulièrement ces images pour éclairer les situations peu claires: «C'est devenu mon arrière-plan de réflexion. Je l'utilise pour affirmer ou infirmer les décisions que j'ai prises en analysant rationnellement les situations, conclut-il. Mais étant donné que nous nous trouvons là à la limite de la métaphysique, utiliser cet outil seul serait dangereux. En complément, c'est une véritable aide.»