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L’investissement par objectifs pour éviter les biais comportementaux

Les biais comportementaux affectent quotidiennement le comportement des investisseurs, le plus souvent à leur détriment. Par Thierry Cottet, CIO Merrill Lynch Bank (Suisse)

L’incertitude actuelle des marchés accroît le risque de laisser les émotions guider les décisions d’investissement: par exemple, des investisseurs traumatisés par les crises successives vendent leurs actifs risqués, souvent au pire moment, restent paralysés sur leur position cash, et manquent la reprise des marchés. Une autre confusion consiste à considérer que les actions d’une entreprise prospère sont forcément un bon investissement. La question est de savoir s’il existe des moyens pour nous aider à gérer le risque lié aux décisions prises sous le coup de l’émotion.

La finance comportementale nous enseigne que la peur et l’enthousiasme exubérant supplantent le raisonnement et les résolutions à long terme. Daniel Kahneman, l’un des pionniers de cette branche, a vu ses recherches ignorées pendant longtemps. Pourtant, si la finance comportementale est aujourd’hui à la mode, c’est parce qu’elle est définie comme la finance théorique appliquée à des gens normaux qui essaient de tirer les leçons de leurs erreurs.

La finance comportementale s’est attachée à décrire les biais et erreurs dans notre comportement d’investisseur. Ces erreurs ont un coût qui a été chiffré dans l’étude de Dalbar. Le graphique montre que le rendement sur 20 ans des investisseurs en actions n’a même pas atteint la moitié de celui de l’indice de référence S&P 500 (3,83% contre 9,14%). La situation est encore pire pour les investisseurs en obligations qui n’ont obtenu qu’un rendement inférieur à l’inflation. Dalbar explique que ceci est la conséquence directe de facteurs psychologiques liés aux biais de comportements.

L’investissement par objectifs, tel que proposé par Shefrin et Statman («Behavioral Portfolio Theory», Journal of Financial and Quantitative Analysis, Vol. 35, No 2, 2000), est une réponse possible pour s’en protéger. L’une des raisons pour lesquelles les bénéfices de cette approche sont sous-estimés est l’excès de confiance en ses propres capacités: un investisseur au fait des biais de comportement s’en croit en effet, à tort, protégé.

Les objectifs des investisseurs vont en réalité bien au-delà de la recherche d’un portefeuille efficient dans le sens classique du terme. Selon Scott D. Welch («Consulting to the Ultra Affluent», Conference Proceedings Quarterly March 2008, Vol. 25, No 1, CFA Institute), il s’agit en priorité de:

– Maintenir ou améliorer leur niveau de vie

– Léguer leur fortune

– Minimiser la charge fiscale.

Comme réponse, l’investissement par objectifs divise la fortune liquide en sous-portefeuilles qui ont chacun un objectif, un horizon de temps et une tolérance au risque propres. Par exemple, un investisseur peut constituer un sous-portefeuille destiné à financer sa retraite dans quinze ans. Sa tolérance pour le risque sera faible étant donné qu’il ne travaillera plus et qu’il n’aura pas d’autre source de revenu. Un autre sous-portefeuille peut servir à financer une résidence secondaire dans dix ans. Dans ce cas, l’investisseur dispose d’un plus grand degré de liberté puisqu’au pire, il peut renoncer à cette résidence. Ainsi, ce sous-portefeuille pourra bénéficier d’une tolérance au risque plus élevée dans l’espoir d’acquérir une maison plutôt qu’un appartement. Cette approche est intuitive car elle correspond à notre tendance naturelle à raisonner en sous-comptes séparés plutôt qu’en termes de fortune globale incluant l’ensemble de nos objectifs financiers.

La procédure débute par la définition de la personnalité de l’investisseur: les questionnaires classiques décrivent, entre autres, le rendement souhaité, la capacité et la volonté de l’investisseur de prendre des risques, et les contraintes telles que l’horizon d’investissement et la liquidité. Dans le cadre de l’investissement comportemental, ces informations sont insuffisantes et sont complétées par celles sur les objectifs décrits plus haut ainsi que sur le psychisme de l’investisseur. Par exemple, la considération de facteurs tels que l’anxiété en temps de crise – au-delà de la capacité et de la volonté de prendre des risques – permet d’éviter des ventes dictées par la panique. L’identification d’un haut niveau d’anxiété peut donner lieu aux ajustements suivants:

– Une liquidité du portefeuille supérieure à la moyenne

– Une détention d’actifs de protection contre les crises – comme l’or ou le dollar US – supérieure à la moyenne

– Des rééquilibrages plus fréquents du portefeuille. En temps de volatilité élevée accompagnée de performances très différentes des classes d’actifs, il est important de ne pas laisser dériver l’allocation et le risque du portefeuille.

La focalisation sur les objectifs à long terme plutôt que sur les performances des marchés permet de garder une vue d’ensemble au lieu de se perdre dans les détails des performances passées des actifs individuels. Ainsi, l’investisseur effectue les changements relatifs à l’adéquation de ses objectifs et des moyens pour les atteindre. Par exemple, l’investisseur peut changer son allocation entre classes d’actifs, revoir ses objectifs à la baisse, retarder une nouvelle acquisition, ou apporter une mise de fonds supplémentaire.

Les biais comportementaux affectent quotidiennement le comportement des investisseurs, le plus souvent à leur détriment. Leur prise en compte dans le processus d’investissement vise à se concentrer sur les objectifs financiers et à se libérer de l’anxiété générée par les fluctuations quotidiennes des marchés. Par là, l’investisseur augmente ses chances d’atteindre ses objectifs et vit les aléas du marché de manière plus sereine.

* CIO Merrill Lynch Bank (Suisse)

La peur et l’enthousiasme exubérant supplantent les résolutions à long terme

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