Le cha-cha-cha. Un pas à droite, un pas en avant, un pas à gauche, puis un petit saut en arrière pour se retrouver au point de départ. C'est à cette danse que la Philippine Bernarditas Castro-Muller, porte-voix des pays en développement (G77 et Chine), comparait récemment les négociations en cours sur le climat. L'attitude des pays industrialisés à la veille de l'importante conférence de l'ONU qui se tient actuellement à Poznan (Pologne), lui a donné raison. L'Union européenne, confrontée à la résistance de certains membres comme la Pologne et l'Italie, peine à mettre en œuvre son exigeant paquet énergie-climat. Le Japon, le Canada et l'Australie n'ont pas hésité à plaider pour le renvoi à long terme de leurs obligations de réduction des gaz à effet de serre.

Or, la terre n'a que faire de ces faux-fuyants. Elle se réchauffe inéluctablement. Avec les souffrances et menaces qui en découlent: sécheresses, inondations, raréfaction des ressources... L'ONU estime à 50 millions le nombre de réfugiés du climat d'ici à 2010. Le président des Maldives cherche déjà une terre d'accueil pour les habitants de l'île, menacée de submersion. Le changement climatique affecte le plus les pays qui y ont le moins contribué, les populations déjà défavorisées d'Afrique et d'Asie.

Même s'ils peinent encore à «croire» à ce qu'ils «savent», les gouvernements du monde sont parfaitement informés de ce qui nous attend. Le Conseil mondial du climat l'a affirmé haut et fort: une augmentation moyenne de la température terrestre supérieure à 2°C (par rapport au niveau préindustriel) conduirait à des catastrophes incontrôlables. Pour l'éviter, les émissions mondiales de gaz à effet de serre doivent atteindre leur point culminant d'ici à 2015 pour décroître ensuite. C'est donc aujourd'hui qu'il faut agir. C'est pourquoi les pays industrialisés - principaux responsables du réchauffement - doivent réduire leurs émissions de CO2 de 25 à 40% d'ici à 2020 (pas seulement d'au moins 20% comme le préconisent l'Union européenne et la Suisse), puis de 90% jusqu'en 2050.

C'est sur cette base scientifique qu'une «feuille de route» a été négociée à Bali en décembre 2007. Objectif: mettre sous toit un nouveau régime climatique, suite du Protocole de Kyoto qui arrive à échéance en 2012. La conférence de Poznan devrait poser les jalons de ce nouvel accord. Le but est d'associer aux efforts communs de réduction de CO2 les pays qui n'ont pas encore pris d'engagement: les Etats-Unis, mais aussi les puissances émergentes comme la Chine, l'Inde et le Brésil. Ces dernières n'accepteront cependant de monter à bord que si les pays riches tiennent enfin leurs promesses et leur offrent un marché équitable. Quels sont les points cruciaux d'un tel accord?

Premièrement, l'octroi de droits d'émissions égaux pour tous les habitants de la planète. Un principe incontournable pour une justice climatique au plan mondial. Il est normal que les pays industrialisés, qui continuent d'émettre dix fois plus de gaz à effet de serre par habitant, aient des obligations de réduction plus fortes. Surtout, l'essentiel de l'effort doit être réalisé au plan domestique, ce qui suppose notamment le remplacement d'une bonne part des énergies fossiles par des énergies renouvelables. Propagée par le Secrétariat d'Etat à l'économie (Seco), l'idée d'accomplir les engagements de diminution de CO2 avant tout à travers des projets de réduction à l'étranger («neutralité climatique suisse»), est éthiquement indéfendable et peu crédible, car non généralisable au plan mondial.

Deuxièmement, la garantie pour les pays du Sud d'un accès rapide et bon marché aux technologies pro-climat les plus récentes. Les pays du Nord s'étaient engagés à de tels transferts dans la Convention-cadre des Nations unies sur le climat de 1994, mais ils n'ont quasiment rien fait jusqu'ici. Motif? Leurs possibilités seraient limitées, la technologie étant dans les mains des entreprises privées. Une manière un peu facile de se dédouaner, mais qui pointe sur l'un des obstacles au transfert de technologies: les droits de propriété intellectuelle dont la Suisse est l'un des ardents défenseurs. C'est pourquoi les pays du Sud appellent à une révision du régime des brevets, afin d'assurer un juste équilibre entre la rémunération des innovateurs et le bien public global. Etant donné sa gravité pour l'avenir de l'humanité, le réchauffement planétaire exige de sortir du «business as usual». La Suisse notamment devrait se départir de son protectionnisme industriel étroit et soutenir les propositions des pays en développement pour un assouplissement des brevets.

Troisièmement, assurer le financement des mesures d'adaptation des pays du Sud aux effets du réchauffement climatique (systèmes d'alerte, approvisionnement en eau, barrages de protection, etc.). La Banque mondiale évalue ces coûts annuels entre 10 et 40 milliards de dollars. Selon le plan d'action adopté à Bali, la plus grande part des ressources financières, «prévisibles et durables», devrait venir du Nord. Comment? C'est là que le bât blesse. Certains pays industrialisés veulent injecter des fonds de manière volontaire et à travers les institutions de leur choix - par exemple, la Banque mondiale dont ils ont le contrôle - alors que les pays en développement n'acceptent qu'un mécanisme de financement international ancré dans l'ONU. La Suisse a mis sur la table une proposition très intéressante de taxe globale sur le CO2, selon le principe du «pollueur-payeur». Dans tous les cas, les fonds nécessaires devront impérativement s'ajouter à ceux de la coopération publique au développement. Il serait indécent d'opposer protection du climat et lutte contre la pauvreté.

Ces trois points sont les conditions incontournables pour parvenir à un consensus entre le Nord et le Sud et relever le principal défi de la conférence de Poznan: élaborer un accord climatique qui ne soit pas un obstacle au développement des pays d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine. Les grandes œuvres d'entraide attendent de la Suisse qu'elle s'engage à fond pour leur réalisation. Cela, indépendamment de la crise financière, des discordes intestines de l'Union européenne et de l'attente de ce que fera Barack Obama.

La Suisse a les moyens de jouer un rôle pionner, et elle peut compter sur le soutien de nombreux pays en développement. Non seulement les plus pauvres et menacés, mais aussi l'Afrique du Sud, le Mexique et la Corée du Sud. Investir pour la sauvegarde du climat, et donc pour l'avenir de la planète, c'est aussi offrir un futur à notre économie.