J'avais écrit le 13 octobre 1998 dans la page Rebonds de Libération: «L'économie Titanic a-t-elle assez de canots de sauvetage?» L'analogie du Titanic annonçait la crise financière d'aujourd'hui et le déclin de l'empire américain demain. Aujourd'hui, nombreux pensent que la Chine va prendre son relais. Cela ne sera pas le cas: la multiplication des icebergs liée à la fonte des pôles annonce la crise écologique et le déclin de la Chine. Un exemple: la transformation climatique va inéluctablement faire disparaître les glaciers de l'Himalaya. Après quelques années de crues massives, les centaines de millions d'habitants des bords des grands fleuves d'Asie manqueront d'eau.

Nous allons faire face à quatre crises. La première est celle de la finance mondiale. La crise des «subprime» met des millions d'Américains à la rue et crée la récession. La puissance américaine amorce son déclin.

Les crises liées au climat, à la nourriture et à l'énergie auront raison des puissances émergentes. L'énergie fossile a mis des millions d'années à se former et nous mettrons deux siècles, tout au plus, à l'utiliser. La famine se profile avec l'augmentation du prix des céréales. La productivité agricole stagnante, les catastrophes climatiques et l'augmentation du nombre des «mangeurs de viande» (qui utilisent trois fois plus d'espace agricole pour subvenir à leur nourriture qu'un végétarien) vont créer un tsunami silencieux parmi les milliards d'habitants aux revenus inférieurs à deux dollars par jour qui consacraient, avant la hausse des prix des céréales, 80% de leur revenu à l'achat de nourriture. Les effets de nos comportements influent massivement sur le climat, avec un décalage de plusieurs dizaines d'années si bien que nous ne voyons pas bien les dégâts que nous induisons aujourd'hui. Le pire scénario, que l'on ne peut malheureusement exclure, est une situation irréversible de dégradation continue de l'hospitalité de notre planète.

Nous avons donc à combattre une hydre à quatre têtes. Avec quelle épée?

La montée des bourses mondiales de 2002 à 2007 a pu laisser croire que le marché sans règle est la main invisible qui tient l'épée. A tort. La hausse de la bourse est une bonne nouvelle lorsqu'elle témoigne de la vitalité de l'intelligence humaine. C'est une mauvaise nouvelle lorsqu'elle reflète la raréfaction de certaines ressources: les terres deviennent rares (le prix des terrains monte), la nourriture devient rare (le cours du blé flambe), les ressources énergétiques deviennent rares (le pétrole, le gaz) ou les ressources minières s'épuisent.

Le combat peut sembler perdu. En voulant couper une tête de l'hydre, celle énergétique, en favorisant la transformation de maïs en éthanol, la seconde tête, celle de la famine, a été revigorée. En voulant couper une autre tête, celle financière, en injectant plusieurs milliers de milliards de dollars dans l'économie, la seconde tête, celle de la famine a été relancée par une spéculation massive des financiers sur les produits agricoles et énergétiques. En voulant abattre la tête énergétique, en favorisant l'utilisation du charbon, la troisième tête, celle du changement climatique risque de prendre une vigueur face à laquelle nous serons à jamais impuissants. Ces erreurs montrent que la main qui doit tenir l'épée est une politique mondiale ferme avec une tactique de combat qui doit intégrer toutes les crises.

Nous pouvons, avec les connaissances actuelles, évaluer notre avenir commun en 2050 en fonction de nos comportements collectifs. Deux situations extrêmes sont possibles. Soit nous sommes altruistes en réduisant dès aujourd'hui fortement notre consommation, notre planète sera vivable pour 9 milliards d'habitants. Soit nous sommes égoïstes en consommant sans limite, notre planète sera vivable pour 5 milliards d'habitants. A nous de choisir notre planète 2050.

Faisons partie des égoïstes. Les plus riches d'entre nous cherchent à se créer des îlots de luxe où ils accumulent les biens nécessaires, quitte à détruire notre planète commune. Ils ont des comptes partout sur la planète, en achetant des îles peut-être épargnées en cas de réchauffement climatique. Leur sécurité est peut-être illusoire, mais elle est tentante. Des raisons de jouer personnel? Le désespoir. Le citoyen et ses élus adoptent principalement, depuis des années, la politique de l'autruche et, lorsqu'ils sont sommés de se réveiller par les scientifiques, ils optent pour quelques arbres à replanter ou autre action symbolique et peu dérangeante pour se laisser croire qu'ils agissent.

Mais nous pouvons aussi nous dire que collectivement le pari de l'hypothèse altruiste vaut la mise. Cependant, modifier profondément nos comportements, accepter de limiter nos libertés, ne semble réalisable que si nos démocraties nous imposent, par des lois et des sanctions rigoureusement appliquées, de respecter ce pacte d'efforts collectifs. Avec des actions fortes, c'est la décroissance sereine. La solution: ne pas être égoïste et, en même temps, empêcher les autres de l'être. Y a-t-il une seule raison de jouer collectif avant qu'on nous l'impose? Pierre Rabhi raconte cette légende amérindienne: «Un jour, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient, impuissants, le désastre. Seul un petit colibri s'active, allant chercher quelques gouttes d'eau dans son bec pour les jeter sur le feu. Au bout d'un moment, l'éléphant et le zèbre, agacés par ses agissements dérisoires, lui disent: «Colibri! Tu n'es pas un peu fou? Tu crois que c'est avec ces quelques gouttes d'eau que tu vas éteindre le feu?» «Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part.» Sa mise est-elle rationnelle? Ce colibri n'est-il pas vraiment fou? Le colibri ne fait pas sa part parce qu'il croit à sa force, il croit à la force des autres avec lui. Et s'il n'éteint pas le feu, il peut mettre ses voisins en action. René Girard dit qu'au fond des humains de toutes les sociétés, le désir mimétique pousse à désirer ce que les autres valorisent. L'instinct d'humanité qui nous pousse à faire notre juste part peut devenir un moteur pour d'autres.

Le 23 septembre était l'«Overshoot Day»: nous avons déjà consommé toutes les ressources naturelles que la Terre aura produites entre le 1er janvier et le 31 décembre 2008. Si le capital planète est grignoté à cette vitesse, la récession planétaire ne sera pas d'une année, mais d'un siècle. La décroissance violente sera la conséquence de nos insouciances: le Titanic aura coulé et les icebergs n'existeront plus!