Par les temps qui courent, il ne fait pas bon être banquier. Par avidité et appât du gain, ceux-ci auraient pris trop de risques et conduit le système financier à la faillite. C'est là réécrire déjà l'histoire d'une manière bien sommaire, car les vrais responsables sont d'abord ceux qui ont créé le système qui a pu laisser libre cours aux «esprits animaux» des banquiers d'investissement et «traders» de Wall Street et d'ailleurs, et à tous leurs nombreux suiveurs dans les directions d'entreprises... Voyons donc quels sont les vrais fauteurs de faillite!

Première faillite: la science économique dominante. Depuis vingt ans, des gourous qui sont à la science ce que les sorciers sont à la médecine nous assènent des «vérités» dont les fondements empiriques sont quasi inexistants: les quantités de monnaie et de crédit n'ont pas d'importance; les agents économiques forment leurs anticipations indépendamment de leurs expériences passées et d'une manière rationnelle; les marchés sont efficients; la conjoncture économique peut être régulée par les seuls taux d'intérêt réels; les marchés ne se trouvent jamais mieux que laissés à eux-mêmes (laisser-fairisme)... On avait déjà vu à l'œuvre ces théories dans la plus grande catastrophe de l'histoire économique (le passage de la Russie à l'économie de marché). Force est de dire que ces économistes portent une part écrasante dans la formation des élites et le climat intellectuel qui ont conduit aux autres faillites.

Deuxième faillite: les autorités politiques. De ce point de vue, l'échec est multidimensionnel. Une mondialisation sans règles aux conséquences désastreuses: fondée sur une théorie correcte mais inadaptée - la théorie des coûts comparatifs de Ricardo - et sans tenir compte de la foire d'empoigne que représente le système monétaire international aujourd'hui, le processus de mondialisation qui a débuté réellement au début des années 1990 a conduit à une désarticulation accélérée de l'industrie des pays industrialisés et à une forte pression sur les revenus des ménages, en particulier les catégories les plus fragiles. Pour maintenir la croissance, les gouvernements ont vu dans les politiques monétaires expansionnistes et l'accroissement de l'endettement des ménages des échappatoires dont ils n'ont cessé de vanter les mérites jusqu'à une date récente.

Un système monétaire international à vau-l'eau: avec un dollar à la dérive, soumis aux aléas des politiques menées par les Etats-Unis à des fins intérieures, et face à des pays émergents cherchant à renforcer leurs avantages de coûts par des dévaluations ultra-compétitives avant de s'arrimer au dollar, aucune autorité n'a pris la mesure des conséquences des évolutions constatées en termes de commerce international et de création de liquidités. Elles ont ainsi préféré pratiquer une politique de «benign neglect» dont elles porteront l'entière responsabilité devant l'histoire.

Un système bancaire totalement débridé: les banques ont fait des profits considérables pendant cette période (plus de 50% des profits des entreprises aux Etats-Unis) avec des taux de rentabilité du capital après impôts ahurissants (plus de 20%), soulevant parfois la réprobation générale devant le train de vie des dirigeants ou les bonus extravagants. Mais à aucun moment, les autorités ne se sont interrogées sur les causes réelles de ces faits extraordinaires et les risques encourus. Ainsi, elles ont laissé se constituer d'énormes conglomérats bancaires dont le sauvetage apparaît maintenant au-delà des possibilités des Etats («too big to save»); elles n'ont aucunement veillé à renforcer la concurrence interbancaire et ont laissé se constituer des oligopoles entre ces mastodontes, dont le plus ancien et le plus célèbre est celui que constituent les firmes de Wall Street; elles ont avalisé toutes les réformes de «libéralisation» réclamées par les banques sans aucun esprit critique.

Troisième faillite: les politiques monétaires. Il s'est produit à partir de 1995 une rupture dans les politiques monétaires. Délaissant tout contrôle par les réserves bancaires, une nouvelle politique a été mise en œuvre, dite «objectif d'inflation», qui consiste à convaincre les acteurs économiques de la crédibilité des autorités monétaires dans leur volonté de tenir un objectif d'inflation basé sur un indice dit «core inflation» (prix hors alimentaires et énergétiques). Pour ce faire, les autorités monétaires ont cherché à convaincre le marché qu'elle réagirait sans faiblir par une manipulation adéquate des taux d'intérêt à toute divergence par rapport à l'objectif de 2% de «core inflation». En fait, tout dans cette politique est absurde. Absurde lorsque l'on sait que l'inflation est un indicateur en retard sur la conjoncture économique et donc que toute action en fonction de ce seul critère risque d'amplifier le cycle et non de l'amoindrir (cas de Jean-Claude Trichet depuis le début de la crise). Absurde car, pendant que ces autorités montaient la garde derrière cette nouvelle «Ligne Maginot», l'indice «core inflation» fortement biaisé à la baisse par l'arrivée des pays émergents (Chine) sur les marchés de produits manufacturés, le monde était submergé de liquidités et tous les marchés d'actifs et de marchandises (immobilier, actions, obligations, produits alimentaires et énergétiques) explosaient.

Quatrième faillite: les autorités de contrôle. Elles sont aujourd'hui vilipendées, mais pas toujours à bon escient. Leurs fautes sont certes lourdes: inconscience devant le risque de liquidité résultant du grossissement démesuré des bilans bancaires; cécité complice devant le développement du «système bancaire fantôme» («shadow banking system»). Cependant, on ne peut leur reprocher ce qui était plutôt du ressort des autorités monétaires. En regardant la qualité des actifs bancaires actif par actif et en faisant dépendre la couverture en capital de la nature des transactions, elles étaient bien sûr incapables de prendre en compte la résultante de toutes ces actions, c'est-à-dire le risque de crise systémique. Chaque crédit hypothécaire considéré en lui-même peut apparaître sain. Mais, un empilement des mêmes crédits remet en cause nécessairement la solidité de l'ensemble. Or, le contrôle d'une telle situation n'entre pas dans le champ des autorités de supervision et c'est le point essentiel pour expliquer la crise d'aujourd'hui.

Ainsi, cette crise révèle en fait un problème d'une gravité extrême, l'invalidation des schémas de pensée qui ont fondé les principes directeurs de l'action au cours de la dernière décennie. Il faut bien sûr prendre des mesures d'urgence à court terme pour parer au plus pressé, mais il faut surtout se préparer à une refondation générale de notre système économique et regarder l'avenir avec des idées neuves ou, à tout le moins, plus solidement établies que celles qui nous ont menés à la catastrophe.