L'ubuesque tsunami déclenché par Wall Street constitue un événement aussi historique que la chute du mur de Berlin, il y a presque vingt ans. Devant ce délirant spectacle, un pays sourit: la Chine, déjà fière du succès des Olympiades et de ses astronautes. Cette historique débâcle lui sert sur un plateau le leadership mondial, que l'Europe, sans sa frustrante pusillanimité, pourrait prétendre «partager», avec l'Inde et les Etats-Unis. Cet historique tournant intervient au moment où la Chine, pays de tous les superlatifs, avance à marche forcée pour devenir un acteur mondial dans un autre domaine encore: l'innovation.

La combinaison de la taille du marché chinois et de son remarquable taux de croissance est sans précédent dans l'histoire. Cela induit ce «théorème chinois»: sur les marchés mondiaux, ce que la Chine vend voit son prix baisser; par contre, ce qu'elle achète - pétrole et minerais en particulier - voit son prix augmenter.

Le marché chinois de la riche région côtière est extrêmement dynamique: les produits de grande consommation, leur marketing et leur conditionnement évoluent à très grande vitesse. Dans les années 1980, le Japon était la référence d'un marché dynamique et très exigeant sur la qualité. La Chine est sur cette trajectoire, mais le phénomène est amplifié par la taille, la croissance et l'énergie entrepreneuriale du pays. Des sociétés, telles que Haier, Huwei ou Lenovo, sont rapidement en passe de devenir des acteurs innovants globaux. A cet égard, le secteur chinois des télécommunications (téléphonie portable, en particulier) constitue l'un des marchés les plus avancés du monde.

En interaction avec cette dynamique, la Chine consent un gros effort dans les investissements en R & D (recherche et développement). Ces investissements représentent désormais 1,5% du PIB (2,3% pour l'Europe des 27). Cette évolution se manifeste par l'indicateur, assez grossier, du nombre de brevets déposés en Chine: en 2007, ce nombre a augmenté de 38%, par rapport à l'année précédente. Par ailleurs, tous les plus haut gouvernants chinois ont une formation scientifique, ce qui bien sûr les prépare à bien apprécier le puissant rôle que joue l'innovation technologique dans le développement d'un pays. De plus, en quelque sorte, les précédents du Japon et de la Corée ont montré la voie.

Cette dynamique fait que la Chine, juste avant l'Inde, est actuellement le pays où les entreprises non chinoises implantent le plus de nouvelles unités de R & D. Après Roche, Sanofi est la dernière société pharmaceutique à annoncer une telle initiative, dans le double but de mieux participer à la croissance du pays, mais aussi pour avoir accès aux professionnels locaux: chaque année, une population égale à celle de Paris quitte les universités chinoises avec un «bachelor» en poche. Certes, leur qualité est inégale, mais, dans ce nombre, il y a, bien sûr, de bons éléments, que cherchent à attirer et à retenir les firmes non chinoises en se faisant une concurrence assez rude. Il y a aussi l'abondante diaspora des professionnels formés hors de Chine, qui offre une source de talent que les entreprises non chinoises embauchent avant qu'ils ne rentrent au pays. Les nombreux étudiants qui font des études avancées aux Etats-Unis sont, de plus en plus, désireux de ne pas rester en Occident, mais de «rentrer» pour participer à la dynamique de leur pays.

Si l'accès aux professionnels appropriés constitue le facteur principal qui ralentit le rythme des investissements en R & D, il en est un second: le système chinois de la propriété intellectuelle. Les lois mises en place par la Chine après son entrée dans l'OMC (Organisation mondiale du commerce), sont certes au standard des lois des pays les plus industrialisés. Cependant, malgré des efforts constants de formation et les directives de la part du gouvernement, les tribunaux provinciaux et locaux rendent parfois encore des jugements qui apparaissent déroutants aux entreprises non chinoises qui attaquent des firmes locales pour enfreinte au droit des brevets. Nul doute que, dans leur intérêt bien compris, les multinationales d'origine chinoise, telles celles déjà mentionnées, vont continuer à faire pression en faveur d'une jurisprudence plus équitable et prévisible, qui, à terme, poursuivra copies et contrefaçons. Notons au passage, que l'immense majorité des contrefaçons - y compris les médicaments, en général vendus via Internet - est fabriquée en Chine et il est estimé que le volume de ces contrefaçons représente 5% du total du commerce mondial...

La Chine avance avec détermination afin de devenir de plus en plus une source d'innovations pour le monde entier, au-delà de sa position actuelle d'«usine du monde». Il ne s'agit là pas que d'innover dans le domaine des produits et des services, mais aussi d'innovations dans les pratiques managériales et les modèles économiques. La rapidité et l'élan de cette évolution ne sont pas tout à fait clairs, mais la direction est sûre et il n'est qu'une question de temps que la Chine, comme c'est déjà le cas pour les télécommunications, soit un contributeur d'innovations avec qui compter.

Dans cette optique, l'objectif pour les firmes non chinoises n'est pas seulement de conduire des développements en Chine pour satisfaire cet exigeant marché, aussi grand et dynamique qu'il soit. Ces firmes doivent se positionner pour que leurs sites de développement en Chine génèrent des innovations «made in China» qui nourrissent leur réseau d'innovation mondial. Dans cet exercice, il leur faudra certes être attentif aux lois chinoises d'«export control», qui frappent certaines technologies.

Ce ne sera pas une mince affaire pour ces firmes d'animer efficacement l'élément chinois dans leur panoplie de sites de développement, quand on voit la difficulté qu'ont déjà ces firmes à conduire des projets d'innovation multisites et multiculturels, malgré de très performants moyens de communication...

Quoi qu'il en soit, le bon sens nous souffle que, loin de gémir et de se plaindre, dans un esprit positif le monde doit comprendre qu'une saine concurrence de la part de la Chine, de l'Inde et d'autres, stimule et aiguillonne l'Europe, qui a tous les ingrédients pour brillamment réussir dans ce turbulent XXIe siècle.