«J'aime ma commune, je paie mes impôts, et toi?» On rencontre cette affiche très souvent à Bamako, la capitale de l'Etat ouest-africain du Mali. Les 13 millions de Maliens le savent: s'ils ne paient pas leurs impôts, il n'y aura jamais dans leur pays d'écoles correctes ou une infrastructure digne de ce nom. Cet Etat au bord du fleuve Niger fait partie des dix nations les plus pauvres du monde.

Changement de décor: Sélingué, située à 150 km au sud-ouest de Bamako, en plein milieu des régions cotonnières. Sur une terrasse recouverte de bambou, plus de 50 personnes affiliées à la production de coton bio, venant du nord et du sud, discutent des perspectives de la production et du négoce de coton bio et équitable. C'est la société de développement Helvetas et l'organisation de commerce Max Havelaar qui ont invité les partenaires de ce projet de coton bio équitable au Mali, le premier dans l'hémisphère Sud. Franck Merceron, d'Helvetas Mali, exprime ce que de nombreux autochtones pensent: «Nous vous avons invités au Mali pour mieux vous faire comprendre dans quelles conditions nous travaillons ici.» Les visiteurs venus du Nord font l'expérience de ces difficultés le jour même: pneus éclatés, alimentation défectueuse des lumières, aéroport fermé. Le degré de productivité en Afrique ne dépend pas que de ses propres efforts.

Le Mali est traditionnellement l'un des grands producteurs cotonniers d'Afrique. Grâce à l'aide commune fournie depuis cinq ans par Helvetas, par le Secrétariat d'Etat à l'économie suisse Seco, par Switcher et Migros, ainsi que par Reinhart, le plus gros négociant européen de coton et quatrième mondial, les agriculteurs cotonniers du Mali sont également des pionniers en matière de coton bio équitable. La récolte 2007-2008 en cours doit produire 850 tonnes de coton fibre. Le nombre de paysans spécialisés en coton bio équitable a, depuis 2002, augmenté de 174 à 4100.

Sans le partenariat des pays du Nord qui procurent des garanties d'achat portant sur plusieurs années, rien n'avancerait. Switcher, Migros et la société winterthouroise Reinhart ont soutenu le projet malien depuis le début. «On n'a pas fait de bénéfices avec lui», explique Virgile Tassigny. «Maintenant, avec des volumes en expansion, cela fait perdre un peu moins d'argent au négociant. Pour ce qui est de la qualité, il faut avoir une mentalité de zéro faute», répond Tassigny aux paysans. «Le coton doit être homogène en qualité, couleur et genre; emballage propre, si possible en coton tissé, en évitant le plastique. Aussi faut-il éviter le stockage en plein air et savoir livrer toute l'année.»

Le boom pose problème, répond le chef du Mobiom, le mouvement biologique malien. «Nous devons éduquer les agriculteurs et améliorer notre système de contrôle pour être assurés que ni intrants artificiels ni pesticides ne sont utilisés», déclare Sidi N'guiro. Actuellement, seul 0,1% des 25 millions de tonnes de coton fibre produites mondialement l'est de manière écologique. Seule une petite partie est certifiée équitable. En même temps, la demande explose: la chaîne britannique Marks & Spencer se procurerait volontiers 2500 tonnes auprès des Maliens, si elle le pouvait. FLO, l'organisation de certification du commerce équitable, estime que la demande mondiale de coton bio équitable pourrait atteindre 29000 tonnes en 2010. Cette année, la demande est chiffrée à 6400 tonnes, en bonne partie grâce aux consommateurs suisses.

La discussion sur les futures structures de prix crée le désarroi chez les participants africains. Le contribuable suisse a soutenu le projet malien via le Seco à hauteur de 2 millions de francs de 2002 à 2005. Depuis, 300000 francs ont été versés annuellement. C'est bien l'argent du Seco qui a permis de monter une production concurrentielle. Dès 2010, cette aide va s'arrêter. Franck Eyhorn, d'Helvetas, essaie d'expliquer aux Maliens qu'ils vont devoir trouver une solution eux-mêmes. Les partenaires du Sud ne comprennent pas: «Vous Suisses, vous nous avez toujours promis une aide.» Une autre appréhension émerge: «2010 , c'est bien trop tôt, il nous faut davantage de temps.»

Pour 1 kg de coton bio équitable, les paysans reçoivent 306 FCFA (= CHF 0,80). Ce prix comprend 34 FCFA de prime «équitable» et le même montant de prime «bio». Il y a une contribution extérieure de 50 FCFA (CHF 0,15) qui sert à rendre les paysans compétitifs. «Comment allez-vous couvrir vous-mêmes ces 50 FCFA dès 2010?» veut savoir Franck. «Nous allons augmenter les prix», répond l'un. «Mais vous ne serez plus compétitifs alors», fait observer Virgile Tassigny, de Reinhart. «Il y a aussi du coton bio équitable en Inde et ailleurs.» La confusion règne alors sur la terrasse. Bien entendu, les Suisses fourniront leur aide encore quelque temps. Mais que va-t-il se passer ensuite? Si la demande augmente fortement, les prix vont devoir suivre, fait remarquer l'un d'eux. Malheureusement non, leur explique Franck, car le marché bio est encore un marché assez artificiel. «Vous avez dans les pays nordiques des partenaires qui vous garantissent à l'avance une reprise de votre coton.» Si la structure des prix demeurait inchangée, les paysans devraient dorénavant financer les 50 FCFA de leur poche et accepter une perte.

Cette discussion sur les prix est cause d'insécurité chez les Maliens, ce qui est d'autant plus compréhensible que les prix élevés représentaient une bonne raison de se détourner du coton conventionnel. Un kilo de coton conventionnel rapporte à une famille seulement 140-160 FCFA. La production de coton bio équitable sécurise les paysans et assure leur existence.

Le coton bio équitable est devenu l'affaire des femmes. 36% des producteurs biologiques du Mali sont des femmes; ce taux est de 40% au Burkina Faso. En revanche, en coton conventionnel, ce taux n'atteint même pas 1%. Les femmes se sont traditionnellement éloignées des champs de coton à cause de l'utilisation des pesticides. Yvette cultive le coton bio depuis 2002 déjà. Connaît-elle la destination des fibres du coton qu'elle produit? «C'est la Suisse qui paie», assure-t-elle. Il n'existe qu'une production textile artisanale au Mali. Yvette rêve de tee-shirts de production malienne: «Pour que cela se produise, nous devons construire une infrastructure durable et assurer une éducation compétente.» Pour y arriver, aucun doute n'est permis. Le financement passera par les impôts d'Yvette.

Texte traduit en français par Ulrich Siegrist, qui a géré ce projet malien de coton bio équitable pour Reinhart dès son début en 2002 jusqu'en été 2006, avant d'en confier la responsabilité à Virgile Tassigny.