Comme d'autres institutions et d'éminents experts, la Banque mondiale n'échappe pas aux effets de notre civilisation du perroquet. Grâce au matraquage croissant des médias avec internet, les idées erronées se propagent un peu partout.

Faisant suite aux divagations des sectaires de droite - le tout-marché, les privatisations à gogo, l'ouverture totale des frontières - qui devaient sauver les pays en développement, la lutte contre la pauvreté a refait surface dans les débats nord-sud, après avoir été au centre des préoccupations de la Banque mondiale dans les années 1970.

Les conférences internationales se succèdent sous le patronage de la Banque, du PNUD, de l'OCDE, du G8. L'accent est mis sur «la bonne gouvernance», la démocratie, la santé, l'éducation, mais l'agriculture est aux abonnés absents. Or, en Afrique et en Asie elle joue encore un rôle capital et emploie la majorité des travailleurs. De plus, la misère est en général plus aiguë dans les villages que dans les villes. Il eût été logique de mettre le paquet sur l'aide à l'agriculture, aux infrastructures rurales, comme l'avait fait avec succès la Banque mondiale dans les années 1960-70.

Conséquence de ces changements de cap, l'aide publique au secteur rural baisse de manière continue depuis 1986. Le nombre d'agronomes américains outre-mer chute de 80%. La Banque mondiale manque de cadres dans ce domaine. Dans les agences officielles d'aide bilatérale, il en va de même. On prêche la bonne gouvernance jusque dans les villages, on pousse avec un succès inégal la santé et l'éducation au lieu de donner la priorité à l'agriculture, aux routes, à l'électricité. Le président de la Fondation Rockefeller, qui avait joué un grand rôle dans l'introduction de la Révolution verte en Asie (1965-80), lance un appel angoissé à propos du «dramatique sous-investissement dans la recherche agronomique des Instituts des pays en développement, comme dans les Agences internationales.» Dans les instituts de développement de nos pays et chez nos partenaires, les études de village ne sont plus à la mode.

En Asie et en Afrique, les gouvernements ne font pas mieux. De Pékin à New Delhi, les nouvelles politiques économiques passent à côté des paysans à partir de 1980, après les progrès de la Révolution verte. Au sud du Sahara perdure la semi-stagnation déjà ancienne du monde rural.

Vers l'an 2000, la Banque mondiale fait l'objet d'attaques virulentes de la part des mouvements hostiles à la mondialisation. Au lieu d'ouvrir un dialogue rude, fait d'autocritique sur certaines de ses politiques trop libérales, mais aussi sur le rejet des recettes des contestataires, le président de la Banque, Jim Wolfensohn cherche, sans succès, à les amadouer. Fait plus grave, la Banque cesse de financer les grands barrages pour la plus grande joie des écolo-militants, soutenus par plusieurs pays occidentaux au Conseil de l'institution. Les anti-barragistes ont raison sur un point. Les personnes déplacées par de grands travaux, en Amérique latine, en Afrique, en Asie, avaient été très mal indemnisées jusqu'alors. En revanche le rejet pur et simple de tels travaux était excessif. Partout où la petite irrigation avec puits tubés électriques est possible, elle est préférable aux grands barrages avec canaux d'irrigation. Mais dans de nombreuses régions, le milieu géographique nécessite de tels ouvrages. Les énormes réseaux de canaux laissés par les Britanniques au Pakistan et en Inde, les barrages et canaux dans la région de Kandahar en Afghanistan après 1945, ceux qui ont été construits après l'indépendance en Inde, au Pakistan et ailleurs ont été en général bénéfiques pour les populations. A contrario, comment ne pas s'indigner quand on voit que le Mali attend toujours de gagner un million d'hectares irrigués par le fleuve Niger.

En 2003, je rends visite au Laos à la directrice de l'Institut de l'environnement, une jeune femme de haut niveau qui, entre autres, a passé par l'IUED de Genève. Ses aspirations et ses fonctions auraient pu la pousser dans le clan des anti-baragistes, fortement représentés au Laos par divers coopérants occidentaux. La Banque refusait de financer un nouveau barrage hydro-électrique sur un affluent du Mékong. Le très pauvre Laos aurait utilisé une partie du courant et aurait vendu le reste à son voisin thaï en plein essor. Ladite directrice est allée sur le site de l'éventuel barrage dans une région isolée aux collines boisées. Elle est tombée sur des tribus qui survivent mal une partie de l'année avec leurs cultures sur brûlis à la houe. Pendant plusieurs mois, ils doivent acheter du riz au plus proche bazar... à huit jours de marche qu'ils font ensuite en sens inverse avec 20-30 kg sur le dos. On imagine les retombées des travaux sur ces pauvres diables!

Ces dernières années, la Banque a repris le financement des grands barrages hydro-électriques avec ou sans irrigation annexe. Peu après, la banque s'interroge sur le bien-fondé de ses actions sociales, au point que son rapport annuel 2007 sera consacré à l'agriculture. Ajoutons que, par une heureuse coïncidence, depuis 2004 les dirigeants à Pékin, New Delhi et ailleurs en Asie redécouvrent leurs paysans et s'efforcent d'améliorer leur sort.

Reste l'affaire Wolfowitz parti en guerre contre la corruption, tout en accordant des faveurs à sa dulcinée! Ce qui est encore plus troublant est de constater que les autres très graves critiques faites à sa gestion sont connues depuis plus de six mois (voir le Financial Times du 11.9.06). C'est dire combien une refonte de l'Institution s'impose.

Le poisson pourrit par la tête, dit un proverbe chinois. Un nouveau président de haut niveau devrait permettre de mieux utiliser les nombreux cadres très compétents de la Banque, comme j'en ai souvent rencontrés à Washington et sur le terrain, y compris lors de ma dernière visite à Pékin et New Delhi l'an dernier.

En renforçant les réorientations de sa politique, la Banque servirait mieux les pauvres. Des paysans camerounais disent: «Le développement suit la route.» Dans un village indien, un Bhangi, une des plus basses castes d'intouchables, leur faisait écho: «Ce qu'il nous faut, me disait-il en hindi, ce sont des routes et l'électricité.» Il n'avait pourtant pas besoin d'électricité car il n'avait pas de terre ni de puits en panne faute de courant. Il n'avait pas non plus besoin de route car il n'avait rien à transporter. Mais, contrairement à ces rhéteurs en chambre des débats nord-sud, il avait compris la valeur sociale de bonnes infrastructures.