Nombre de ceux qui ont naguère affirmé avec de savants arguments que les marchés s'équilibrent ont subitement fait appel à des interventions publiques pour sauver les institutions financières en difficulté des risques de faillite. On pourrait être tenté de saluer ce soudain pragmatisme. Toutefois, les bévues passées font douter de la pertinence du diagnostic.L'erreur la plus courante est d'attribuer les effondrements actuels à une perte de confiance. Si tel était le cas, la concertation des Etats, des banques centrales, etc. pourrait effectivement plus ou moins vite retourner les opinions pour remettre sur ses pieds le système financier: tout pourrait recommencer… après quelques réaménagements. C'est se leurrer que d'imaginer que la crise est un effet psychologique d'excès passés et que la récession économique en est sa conséquence. C'est confondre le déclic d'une crise avec ses causes profondes. Le scénario de sortie de crise est inadéquat, car il inverse l'ordre des causalités. Défiance et méfiance sont ici au premier degré la conséquence de contraintes de liquidité ou de solvabilité et celles-ci ont été fondamentalement déterminées par les modes de financiarisation des sociétés. Ceux-ci ont permis un drainage considérable et croissant depuis un quart de siècle de larges fractions des richesses créées par les systèmes productifs au bénéfice du secteur financier, en favorisant le capital au détriment du travail; ainsi les rentes ont pu alimenter les spéculations. Les transformations financières se nourrissaient de l'intermédiation croissante des paiements, du développement des transferts, de la protection par assurance privée, des fonds de pension, des crédits à la consommation, etc. Il est significatif que les premiers éléments touchés l'aient été à partir de crédits immobiliers à des populations à faible revenu.Il est donc illusoire de vouloir colmater les brèches par le haut du système sans restructuration. Comme hier d'autres secteurs sinistrés dans certains pays (la sidérurgie, le textile, la sidérurgie, la construction navale, etc.), de larges fractions de la finance sont brutalement devenues obsolètes. Autrement dit, elles sont inadaptées aux besoins nouveaux par leurs façons de produire, par les services qu'elles offrent et par les réseaux planétaires tissés. Leurs rigidités ne sont pas techniques, mais culturelles et mentales. Ces «canards boiteux», qui donnent des apparences de modernité, devront être fortement restructurés pour les mettre centralement au service du financement des économies et des projets, davantage que d'aventures spéculatives, un temps fort lucratives. Les mesures prises pour recapitaliser les établissements financiers risquent fort de n'être que des pis-aller si les réorganisations essentielles ne sont pas engagées.Une deuxième erreur est de croire que la crise touche essentiellement l'Amérique du Nord et au-delà par ricochets le Japon et l'Europe occidentale et que les économies dites «émergentes» sont aujourd'hui suffisamment déconnectées des premiers pour prendre le relais de la croissance mondiale. Il suffit de lire les perspectives économiques actuellement publiées en Chine ou en Inde pour se convaincre du contraire. La chute importante de leurs marchés boursiers en est une illustration. Ces pays subissent un ralentissement sévère de leur expansion passée tandis que des millions de travailleurs nouveaux entrent sur leurs marchés du travail. La réponse pourrait être une déconnection, fort éloignée donc d'une solution globale.Une troisième erreur serait d'affirmer que les fondamentaux de la plupart des entreprises et des économies sont suffisamment solides pour résister à ce qui ne serait qu'un dérèglement conjoncturel. Se focaliser sur les cycles courts des activités de production et d'échange permet d'oublier que les économies sont périodiquement animées depuis deux siècles par des vagues longues d'une amplitude de quarante à cinquante ans et qu'elles connaissent une à deux fois par siècle des retournements produisant des changements fondamentaux de leur mode de régulation et d'accumulation et de leurs secteurs moteurs. Nous avons toute raison de penser que nous venons d'entrer dans une phase de ce type faite d'inconnu, mais aussi de potentialités.Une quatrième erreur découle des précédentes. Elle consiste à croire qu'il suffirait de redonner aux établissements financiers des capacités à prêter et d'abaisser les taux d'intérêt directeurs pour leur permettre de passer ce qui ne serait qu'un cap difficile. Il est vain d'espérer ainsi contrer un ralentissement supposé passager des activités de production et d'échange, sans agir de façon volontariste pour orienter et accélérer les changements nécessaires en en diminuant les coûts sociaux (donc en amoindrissant les résistances).Une cinquième erreur serait de sous-estimer la dimension morale de la crise et le discrédit que la médiatisation des rémunérations et des risques pris, au mépris du reste de la société se pensant comme laborieuse, ont provoqué. Comment imaginer qu'une nouvelle éthique des financiers se généralise spontanément, ou que naissent du désordre actuel, un instinct collectif de survie et un sens aigu de la responsabilité citoyenne? C'est le rôle des institutions politiques et des mouvements de la société civile d'imposer de nouvelles normes régulant le financier. Ce qui était compris comme liberté laissée aux forces du marché est aujourd'hui dénoncé comme une négligence coupable. Un nouveau paradigme culturel est en train d'émerger. Il fait partie de la sortie de crise.L'heure ne peut donc pas être à des rapiéçages. L'espoir se trouve dans les changements nécessaires. Empêtrées dans leurs errances passées, nombre d'institutions financières auraient d'énormes difficultés à prendre les risques indispensables à l'accouchement de l'après-crise. Le néolibéralisme pensait possible de construire l'interdépendance des activités humaines par la seule mécanique des marchés. Son effondrement rend nécessaire une interdépendance consciente. Mais l'échec des économies administrées appelle des réponses originales.Dans les périodes de brusque retournement, la fonction essentielle des Etats et des collectivités publiques, aux niveaux locaux, nationaux et internationaux, est de faire naître des pactes sociaux hardis en appuyant tant les innovations techniques en matière d'environnement et de communication que des formes d'organisation incluant des nécessaires dimensions de solidarité. Ils pourraient s'engager dans un développement durable et soutenable d'un point de vue social, écologique et financier, imputant de façon inédite les coûts et s'appuyant sur une morale répondant aux aspirations qui, dans la confusion, manifestent un futur déjà présent.