Il y a deux semaines, le scénario qui allait mettre fin à la crise du contrat première embauche en France était tout tracé et inattendu. Dominique de Villepin assumait ses fonctions de chef de gouvernement: il n'entendait pas céder à la pression de la rue. Celle-ci, d'ailleurs, était beaucoup moins impressionnante que ce que prétendaient les manifestants eux-mêmes. Mardi 28 mars, la grève des transports fut limitée et l'essentiel des manifestants était des enseignants, des lycéens et des étudiants. L'Education nationale, l'un des secteurs les plus protégés de France, manifestait contre la précarité de l'emploi! Le premier ministre entendait tenir parce qu'il savait qu'une partie de la jeunesse comprendrait avec le temps que c'était pour elle qu'il travaillait. Tous les observateurs indépendants soulignaient d'ailleurs que la jeunesse des banlieues était beaucoup plus réceptive aux efforts du gouvernement et ne comprenait pas «l'égoïsme» des étudiants manifestants. On commençait d'ailleurs à souligner que parmi les étudiants la majorité ne supportait plus l'obstruction des bloqueurs.

La fermeté de Dominique de Villepin était une bonne surprise pour tous les gens habitués à voir un gouvernement français céder à la rue. Les institutions de la Ve République allaient en sortir revigorées, l'autorité de l'Etat renforcée, la légitimité politique rétablie. Le mercredi 29 mars, on apprenait, par des indiscrétions, que le Conseil constitutionnel allait, selon toute vraisemblance, entériner le projet de loi «pour l'égalité des chances», dont le CPE n'était qu'un article et que le président de la République le promulguerait dans la foulée, après avoir prononcé une allocution télévisée vendredi soir 31 mars. Vingt millions de Français ont allumé leur poste de télévision, signe que l'on attendait beaucoup de la parole présidentielle. On allait recevoir la confirmation de ce qu'avait déjà fait apparaître la guerre d'Algérie ou Mai 1968: la rue ne peut rien contre les institutions de la Ve République à condition que le président de la République sache faire bon usage de la légitimité immense que lui procure le suffrage universel.

Hélas, en quelques minutes, Jacques Chirac a tout gâché.

Le discours qu'on attendait aurait eu la trame suivante: le Conseil constitutionnel avait rendu un avis positif, aussi le président promulguait-il le projet de loi sur l'égalité des chances; le premier ministre avait fait son travail de façon exemplaire et le président lui renouvelait toute sa confiance, ainsi qu'au gouvernement; un malaise s'était fait entendre dans le pays; aussi le président rappelait-il dans le détail ce qu'étaient le CPE et le projet de loi pour l'égalité des chances; on n'en était qu'au début d'une grande bataille pour l'emploi, aussi le président appelait-il à une grande concertation nationale entre partenaires sociaux; il mettait un seul préalable: que cessent les regrettables débordements auxquels on avait assisté ces dernières semaines; il n'était pas possible de continuer à accepter que le contribuable français ait à payer pour des locaux universitaires dévastés ou que des commerces soient acculés à la faillite pour inactivité prolongée à proximité des universités bloquées ou gardées par la police.

Loin de tenir un tel discours, Jacques Chirac a annoncé qu'il promulguait la loi sur l'égalité des chances mais qu'en même temps il demandait sa révision. Chargeant le parlement de la révision, en concertation avec les syndicats, il a implicitement désavoué son premier ministre. Le résultat ne s'est pas fait attendre: Nicolas Sarkozy, président de l'UMP, s'est engouffré dans la brèche. Il est devenu à présent l'homme de la «sortie de crise», en fait de la capitulation devant la rue.

C'est l'une des révélations les plus importantes de cette crise. Nicolas Sarkozy n'est pas l'homme qu'il prétend être. Le mardi 28 mars, à la fin d'une grande manifestation, il ne s'était pas contenté d'aller remercier la police: il était allé serrer la main des syndicalistes et des journalistes. Or, les médias, emballés par ce qu'ils croyaient être un nouveau «Mai 1968», ont présenté toute la crise de manière déséquilibrée, prenant clairement parti contre le premier ministre. Quant aux syndicats, ils étaient, au moment où Sarkozy leur a tendu la main dans une logique d'affrontement sans merci avec le gouvernement. Contrairement à ce que croient beaucoup de libéraux, Sarkozy est un faux dur, en aucun cas ce réformateur que la France attend. Il est en train de faire du «radical-socialisme»; il le fait simplement avec plus d'énergie que le vieillissant président de la République. Non, le seul réformateur, dans cette crise, était le gaulliste Villepin et tout donne à penser qu'il est, malheureusement, politiquement mort.

Contrairement à une idée reçue, je ne crois pas que les Français refusent la réforme. Mais la France est une nation essentiellement constituée par la politique à travers les siècles. Quand le pouvoir politique a une grande ambition, il sait libérer les initiatives individuelles, encourager la libre entreprise. Quand le pouvoir politique est sûr de lui, il ne capitule pas devant des minorités dénuées de représentativité (un syndicat étudiant comme l'UNEF représente moins de 10% des étudiants). Le «mal français» est à mon avis moins dans la frilosité de la société que dans la tendance des élites à capituler à la moindre opposition d'intérêts minoritaires mais bien organisés.

Or, c'est le principal enseignement de cette crise: l'esprit de Mai 1968 est en train de disparaître. La majorité des étudiants voulait avoir cours, contre les bloqueurs; la jeunesse des banlieues, sauf la minorité des casseurs, déteste les semi-intellectuels de l'extrême gauche. La situation d'aujourd'hui est bien différente d'il y a quarante ans: en particulier la jeunesse est devenue très hétérogène socialement. Une partie a besoin qu'on lui rouvre les chemins de l'emploi et de l'assimilation à la nation. Jacques Chirac a capitulé contre des fantômes. Il a rendu un mauvais service à la jeunesse et simplement repoussé l'heure de vérité, celle où l'on entamera la lutte, sans cesse différée depuis les années 1970, pour l'emploi.