Le prix de l'or exprimé en dollars atteint ces jours-ci des sommets inégalés depuis vingt-cinq ans. Il a plus que doublé depuis l'été 1999, qui a vu un creux historique du prix de l'or et un sommet important de la devise américaine. La hausse de l'or en francs suisses représente un gain de 79% durant cette période. Le graphique ci-après montre l'évolution du prix de l'once en francs depuis 1978. Il illustre un nouveau cycle structurel à la hausse, qui est confirmé dans les autres monnaies majeures.

La hausse de l'or ne peut plus s'expliquer par le taux de change du dollar américain ou sa faiblesse structurelle. Elle confirme que les capitaux continuent à se dégager des papiers valeurs au profit des actifs réels, qui bénéficient de l'inflation ou offrent du moins un refuge contre ses effets. Cette rotation des capitaux traduit la méfiance croissante à l'égard d'un système monétaire fiduciaire et à taux de changes flottants, qui permet la création illimitée de papier-monnaie, donc de dette publique, produisant ainsi une inflation «systémique».

L a BNS estime la stabilité des prix à 2% d'inflation annuelle; taux qui permettrait d'éviter l'inflation autant que la déflation, redoutée durant les crises de 1997-98 et l'implosion des bourses de 2000-02. Cette «stabilité» produirait une perte de pouvoir d'achat de 22% sur dix ans et un doublement des prix sur trente-cinq ans. Même la période de très faible inflation de 1995 à 2005 résulte en une hausse de l'indice des prix (ou perte de pouvoir d'achat) de 10,1%.

De plus, l'inflation «maîtrisée» dans les statistiques, grâce aux calculs restrictifs et révisions, n'en est pas moins palpable pour les investisseurs et la population (assurances, loyers, énergie, transports).

Ce n'est pas Ben Bernanke qui va freiner le processus. Fin 2002, au plus fort du pessimisme, donc au plus bas des Bourses, il a «garanti» au nom de la banque centrale américaine (Fed) de créer toute la liquidité requise pour éviter une déflation; quitte à racheter des obligations de sociétés en plus de celles du Trésor. En contrepoint, Alan Greenspan a chanté les louanges de l'étalon-or, en soulignant la stabilité des prix et des changes qui l'avait caractérisé, par opposition à la permanence de l'inflation depuis son abolition. La hausse de l'or s'était logiquement accélérée de suite et en 2003.

Encore décrié il n'y a que quatre ans, l'or a retrouvé son rôle de valeur refuge! L'on redécouvre que c'est la seule «monnaie» à laquelle aucune dette n'est attachée. L'or pourrait-t-il aussi retrouver son rôle monétaire?

Deux initiatives officielles remontent à 2001-2003. La Malaisie avait réitéré l'intention de frapper un dinar-or et proposait de régler ses échanges avec les pays musulmans en dinars-or électroniques. L'Arabie saoudite avait lancé alors une initiative de zone de libre-échange, qui réglerait ses transactions en euros, voire en or.

Ces initiatives, contraires aux statuts du FMI, n'ont pas eu de suite. Depuis 1978, ces statuts interdisent aux pays membres de lier leurs monnaies à l'or. Aussi, la motivation politique était évidente face à la faiblesse du dollar et à la situation en Irak en 2003.

En 2005, une initiative originale a proposé la création d'une monnaie-or privée, le «New Bancor», qui serait à créer par l'émission d'obligations de banques commerciales. Il semble supposer la pleine convertibilité, ce qui en limite la quantité et donc l'usage. Et un moyen de paiement légal exige un émetteur souverain; mais cette monnaie serait une parade contre le défaut de celui-ci.

La dénonciation de la convertibilité du dollar en or (1971) a provoqué la fin du système des parités fixes de Bretton Woods en 1973. Depuis, le rôle monétaire de l'or a été graduellement réduit. Mais il reste un actif de réserves primordial pour les banques centrales, le FMI et la BRI, qui détiennent 32000 tonnes sur 128000 existantes, dont 96000 thésaurisées par des privés en bijoux, lingots et pièces. Trois quarts des réserves officielles sont répartis entre l'Europe 39%, les USA 26%, le FMI et la BRI 11%.

Le stock d'or mondial ne peut donc couvrir la monnaie en circulation et de loin. Il ne permet pas de revenir à un système métal ou à la pleine convertibilité. Mais la rareté même de l'or en fait un facteur stabilisant et un ancrage monétaire plausible.

Une solution consisterait à utiliser le cours de l'or «flottant» comme signal pour la création de monnaie, en augmentant la liquidité journalière (masse monétaire) en cas de baisse de l'or et en la réduisant en cas de hausse. Cet ancrage ne requiert que des réserves nominales d'or, voire aucune. Mais il doit inclure le dollar américain pour pouvoir assurer la stabilité des changes et des prix par une masse monétaire ainsi «disciplinée» et adéquate aux besoins.

En novembre 2005, la Fed a annoncé qu'elle cessera de publier, dès mars 2006, son agrégat monétaire clef M3. Ses efforts de «réflation» se traduiraient-ils rapidement en une croissance de l'agrégat laissant craindre l'hyperinflation? L'or a salué cette annonce par un gain en dollars de 16% en quatre semaines.

Après consolidation des gains récents, l'or poursuivra sa hausse pour quelques années encore. Il a des chances de retrouver son rôle monétaire au vu des risques systémiques et du besoin de monnaies stables en tant qu'unité de mesure et moyen d'échange.