L'observation de la pensée stratégique russe révèle une volonté désormais manifeste de contrer la suprématie des Etats-Unis. Une idée débattue par certains milieux géopolitiques consiste à imaginer un bloc eurasiatique capable de faire le contrepoids aux velléités de domination anglo-saxonne. Un tel scénario est-il réaliste?

Il s'agit d'une part, pour la Russie, de renouer avec son ancien statut de grande puissance mondiale. A quoi s'ajoute une méfiance de plus en plus répandue dans les cercles dirigeants du pays à l'égard de la diplomatie agressive des Américains, qui affirment vouloir développer la démocratie, tout en installant des prisons clandestines dans le monde et des bases militaires dans d'anciennes républiques soviétiques de l'Asie. Parmi d'autres points de friction figurent l'expansion des frontières de l'OTAN vers l'Est et la volonté de Washington de sanctionner les ventes d'armes russes au Venezuela.

L'outil que Moscou pourrait utiliser dans la constitution d'une aire eurasiatique serait l'Organisation de coopération de Shanghai qui regroupe, outre la Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l'Ouzbékistan et le Tadjikistan. L'Inde et l'Iran, une puissance nucléaire et l'autre sur le point de le devenir, pourraient y être invités. Si l'Iran semble s'y intéresser, on ne peut pas en dire autant, pour l'heure, de l'Inde, qui s'est rapprochée des positions américaines à l'occasion du voyage de M. Bush à Delhi.

Si la Chine et l'Inde sont de gros importateurs de gaz et de pétrole, les autres pays du groupe Shanghai en exportent massivement, la Russie et l'Iran étant les deux plus grands producteurs mondiaux de gaz. Des investissements dans la recherche et la technologie, et une possible alliance dans ce domaine avec la Chine et l'Inde pourraient faire de l'ensemble de cette zone un formidable tremplin de développement qui permettrait à ses partenaires de conjuguer ressources naturelles, main-d'œuvre bon marché et technologies de pointe – combinaison redoutable s'il en est.

Mais, en géopolitique, les choses ne sont jamais simples. La Chine est dans une position ambiguë. Alors qu'elle entend se donner les moyens de devenir la première puissance mondiale, et qu'elle dépend tant de la Russie que de l'UE pour ses équipements militaires, ses réserves monétaires sont essentiellement des dollars. De fait, en leur achetant à tour de bras des bons du Trésor, Pékin permet aux Etats-Unis de financer la guerre en Irak.

La Chine a des points de fragilité. Des mouvements sociaux pourraient s'y développer avec l'accroissement du fossé entre les «nouveaux riches» et les populations rurales qui restent désespérément démunies. Une parade pour Pékin consisterait à céder ses dollars pour investir dans des projets créateurs d'emplois. Ce qui entraînerait une baisse du cours du dollar, renforçant dans le même temps la compétitivité des entreprises américaines.

La Chine se retrouve également dans une position ambiguë vis-à-vis de la Russie. Si cette dernière est un partenaire essentiel de Pékin pour l'acquisition de produits énergétiques et de matériel militaire, les deux pays se disputent désormais les investissements étrangers. Et Moscou, sans le dire expressément, s'inquiète de la poussée démographique chinoise qui pourrait, dans le cadre de l'accord de Shanghai, se traduire par une invasion pacifique de la Sibérie, siège des richesses en ressources naturelles.

Les pays d'Asie centrale, quant à eux, ont besoin de la protection de la Russie et de la Chine contre les mouvements islamistes qui menacent les gouvernements autoritaires en place. De plus, ils dépendent de la Russie, de l'Iran et de la Turquie pour acheminer leur pétrole.

Si Moscou est relativement serein quant à ses relations avec l'Est, la situation se détériore du côté de l'Ouest. Un nombre croissant de membres de l'Union européenne, qui reste le principal partenaire commercial de la Russie, entend se mettre à l'abri d'une dépendance excessive à l'égard du gaz russe. Et le projet d'installation d'un réseau de batteries antimissiles en Pologne est considéré par les Russes comme une provocation.

Un autre acteur important dans la création d'un pont de développement eurasiatique est la Turquie, qui occupe une position clé entre des zones de production énergétique majeures – plusieurs oléoducs sont en activité et en construction dans le pays – et les régions les plus sensibles du monde. La volonté des Etats-Unis d'encourager l'Union européenne à admettre la Turquie en son sein traduit l'espoir qu'elle puisse entraîner dans son sillage les républiques d'Asie centrale et les désolidariser des objectifs russes.

Les relations entre la Turquie et les Etats-Unis ne sont cependant pas des plus aisées. Bien que membre de l'OTAN, Ankara n'a pas laissé passer les troupes américaines lors de l'invasion de l'Irak. Il masse aujourd'hui un important dispositif militaire le long de la frontière irakienne pour prévenir la création d'un Etat fédéral du Kurdistan autonome.

L' Arabie saoudite, de son côté, est trop proche des Etats-Unis pour envisager une alliance avec la Russie, d'autant plus que les deux pays ont des positions opposées sur la politique de prix du pétrole. La Russie a refusé de devenir membre de l'OPEP, et Riyad compte beaucoup sur Washington pour protéger le royaume de la montée de l'islam fondamentaliste et pour assurer la sécurité du détroit d'Ormuz.

L'Iran, par contre, peut s'avérer un allié décisif dans la constitution d'une zone de contrepoids aux Etats-Unis. Elle dispose de pétrole et de gaz, d'une situation géographique clé avec un accès au détroit d'Ormuz. Pour sa part, le président du Pakistan, du fait de son alignement sur Washington, s'est mis à dos les mouvements islamistes. Et comme si la situation n'était pas suffisamment complexe, Moscou pourrait souffler le chaud sur le conflit endémique du Cachemire pour faire pression sur l'Inde.

Du fait de la multiplicité d'intérêts contradictoires et divergents, la création d'un pont de développement eurasiatique n'est donc pas imminente. A quoi s'ajoute le fait qu'une partie de la réponse à cette question est de nature économique. La dette américaine absorbe 80% de l'épargne mondiale, ce qui, paradoxalement, permet à Washington d'asseoir sa domination sur le processus de mondialisation.

Mais jusqu'à quand? La convertibilité du rouble, si elle était suivie par d'autres devises, en particulier du yuan, pourrait changer les règles du jeu et porter durablement atteinte au leadership américain. C'est peu dire que la situation est fluide. Autrement dit totalement imprévisible.