La reprise du dollar sur les marchés des devises a amené certains analystes et une partie du public à un étonnant changement d'état d'esprit. L'Amérique est à nouveau «in». Elle vit une renaissance. Du capital afflue à nouveau vers les Etats-Unis pour l'acquisition de sociétés américaines. En revanche, les espoirs d'une émancipation conjoncturelle de l'Europe s'estompent. Le vernis s'effrite sur le Vieux Continent. On parle d'un «point de retournement dans les perspectives mondiales». Devons-nous changer notre manière de penser? Récemment encore, la revue britannique The Economist, connue généralement pour son flair des tendances, titrait «Unhappy America». Doit-on s'attendre aujourd'hui à une «Unhappy Europe»?

Les changements de pondération entre les régions du monde ne sont pas inhabituels. Durant ces dernières années, l'Europe disposait d'avantages incontestables. Elle s'est bien maintenue au niveau conjoncturel. Malgré l'appréciation de l'euro, elle a continué à remporter de beaux succès sur les marchés internationaux. Le cours de ses actions a globalement mieux progressé que dans les autres régions. C'est ce qui justifiait pleinement le «home biais» (une surpondération des actions européennes) dans les portefeuilles des investisseurs de ce côté-ci de l'Atlantique.

A l'opposé, l'Amérique est demeurée quelque peu dans l'ombre durant cette même période. Elle était et elle est encore assurément l'«économie dominante» dans le monde. Le dollar s'est excessivement affaibli. Il subsiste encore des entreprises dynamiques et fructueuses qui ont un nom à l'international également. Hewlett Packard (HP) a publié ses résultats durant ces derniers jours. Il apparaît que 68% de son chiffre d'affaires provient de l'étranger. Les ventes de HP ont même augmenté de 24% dans les pays du BRIC, Brésil, Russie, Inde et Chine. Une situation pour le moins inhabituelle pour une entreprise américaine.

D'un point de vue purement logique, un changement de la pondération en faveur des USA et au détriment de l'Europe serait tout à fait plausible. Ce que nous observons actuellement n'est assurément pas très éloigné de cette situation. Mais on ne peut toutefois pas parler d'un changement de la donne mondiale. On assiste seulement à la correction de quelques exagérations de part et d'autre.

Considérons quelques facteurs: en dépit de toutes les prédictions, la conjoncture n'a pas fait mieux en Amérique qu'en Europe. L'évolution positive du deuxième trimestre (croissance Etats-Unis +1,9%, Europe -0,8%) constitue une exception. Les citoyens américains ont profité des avantages fiscaux concédés par le gouvernement pour soutenir la conjoncture. Les Européens ont souffert de facteurs particuliers tels que le bon climat qui a marqué le premier trimestre mais a assombri le deuxième. Durant le reste de l'année, l'activité économique est demeurée plutôt modeste des deux côtés de l'Atlantique. Une récession n'est pas à exclure dans les deux régions. De même, pour 2009, il reste difficile de prévoir d'où pourrait venir une amélioration.

Par branche, il apparaît que les secteurs phares américains, que sont notamment l'industrie automobile ou la finance, ont perdu du terrain. La situation est toujours favorable dans le secteur IT tout comme dans la construction de surfaces commerciales. Les Européens brillent par le bond effectué dans la technologie de l'environnement et de l'énergie. Cette année, la production de l'industrie automobile allemande va croître malgré le prix élevé de l'essence. En ce qui concerne les banques, la situation est ici à peine meilleure qu'aux Etats-Unis.

Quant à l'immobilier de logements, les Etats-Unis sont toujours confrontés à un problème aigu. Une nouvelle baisse du prix des maisons de 15% n'est pas impossible. En Europe, certains pays connaissent également d'importants problèmes. Mais l'impact sur l'ensemble de l'économie demeure limité. Le lien avec la consommation privée n'est pas si étroit. En Espagne par exemple, de nombreux ressortissants allemands et britanniques ont construit une maison de vacances. Les pertes dues à une diminution des prix sont douloureuses mais ne remettent pas en cause leur subsistance. Elles ne devraient pas induire un effondrement de la consommation.

Les taux d'intérêt ont fortement baissé aux Etats-Unis. Si on évoque actuellement une nouvelle augmentation, ce n'est pas un signe de vigueur. Cela signifie que la Federal Reserve tout comme la Banque centrale européenne attribuent un rôle plus important à l'inflation. La perte du pouvoir d'achat aux Etats-Unis est encore sensiblement plus élevée (5,6% contre 4%). J'ai déjà écrit la semaine précédente qu'à mon avis l'espoir d'une rapide diminution des taux tenait de la chimère. Un besoin d'ajustement se fait sentir au niveau des taux d'intérêt à long terme. L'écart de 35 points de base pour les rendements des obligations à 10 ans ne se justifie plus pour les perspectives conjoncturelles et inflationnistes données. Soit les taux européens diminuent au niveau américain, soit les taux américains remontent. Ou – et c'est certainement le scénario le plus probable – ils se rejoignent quelque part au milieu.

L'endettement des consommateurs constitue le talon d'Achille de la conjoncture aux Etats-Unis, tandis qu'en Europe il est davantage perçu comme désagréable mais pas vital. Aux Etats-Unis, la part de l'épargne se montait à 3,2% contre 14,2% en Europe.

Les actions ont un peu moins reculé cette année aux Etats-Unis (Dow Jones USA -13%, DAX -20%). Sans aucun doute, cela s'explique partiellement par le fait que les indices européens ont progressé plus fortement en 2007. Depuis le début de l'année précédente, le DAX a connu une amélioration sensiblement meilleure.

Au niveau politique, les Etats-Unis ont toujours une longueur d'avance car ils parlent d'une seule voix et une force militaire puissante se tient derrière les mots du président. Ils ont néanmoins perdu de leur influence avec la guerre en Irak et également lors de la vacance du pouvoir durant la période de la campagne présidentielle. Il est difficile de dire aujourd'hui si et comment ce retard pourra être comblé avec le nouveau président.

Pour l'investisseur, voici ce que cela signifie globalement: ne surestimez pas l'appréciation du dollar. Il s'agit uniquement d'une évolution des taux de change et non pas d'un changement des conditions internationales. C'est le début, arrivé depuis longtemps à échéance, de la correction d'une estimation erronée. Pour retrouver des rapports plus équilibrés, il faudrait une appréciation supplémentaire de 20%. Le «home biais» des investisseurs européens se justifie comme toujours. Les entreprises américaines figurent néanmoins toujours dans le dépôt d'un investisseur orienté monde. La seule différence réside dans l'espoir qu'aujourd'hui les gains de cours s'accompagnent de gains monétaires.