La population résidente dont le niveau de formation est du degré tertiaire universitaire (y compris les HES) connaît une augmentation rapide et constante. A cet égard, l'Office fédéral de la statistique nous apprend qu'en 1999, 14,5% des habitants de la Suisse étaient porteurs d'un tel niveau de qualification contre 21,3% en 2007. Reprenant les chiffres de l'OFS pour la période 1999-2007 et en supposant la même progression pour les dix prochaines années, nous atteindrions ainsi un niveau comparable aux pays de l'UE. Cela n'est pas une mauvaise perspective à la condition expresse que nous évitions deux biais.

L'ouverture plus large des universités publiques est à double tranchant. Tandis que le nombre des diplômés augmente, les exigences à l'embauche prennent également l'ascenseur. Le diplôme perd alors de sa valeur dans une proportion identique. Il suffit d'analyser l'évolution de pays proches pour prendre la mesure du danger. L'Italie, la France et l'Espagne notamment sont le théâtre d'une baisse générale du niveau des salaires des alumni des universités publiques. Une nouvelle catégorie de «diplômés au rabais» s'est ainsi dessinée; l'offre de jeunes diplômés étant si abondante qu'est apparu le néologisme de «Milleuriste» désignant une nouvelle catégorie sociologique. Les membres de celle-ci, quoique fortement qualifiés, sont rémunérés mille euros par mois. Barème qui s'impose insidieusement comme un nouveau standard.

Le sésame remis par une institution d'Etat ne représente alors plus ni un gage de formation attestée, ni un bagage suffisant afin d'exercer une profession, ni non plus le garant d'une élévation sociale et intellectuelle. C'est la raison pour laquelle je ne place jamais comme but prioritaire l'ouverture massive des programmes du niveau tertiaire universitaire par la baisse des exigences. Les conséquences du nivellement des exigences par le bas sont trop graves: le fossé séparant les attentes d'un étudiant relatives à l'obtention d'un diplôme et ce qu'il peut valablement en espérer devient abyssal. Obtenir plus de lauréats de qualité moindre est un mauvais calcul. L'Etat crée alors indirectement un sentiment de révolte et de désillusion parmi une proportion considérable des jeunes adultes. Les effets pervers subséquents étant une difficulté à s'insérer dans la vie active et une mise en doute de ses potentiels propres.

Le second biais est parallèle au premier: la valeur (parfois également la qualité) des diplômes des universités publiques baisse. Certains domaines sont discrédités ou assimilés à des études non qualifiantes.

Le remède est ambitieux et simple: former à l'excellence, collaborer plus activement avec le privé et intégrer une part de pratique dans les cursus.

Pour se distinguer d'un autre diplômé, il devient essentiel de prouver et défendre une valeur ajoutée. Les programmes privés ou semi-privés deviennent souvent un gage d'employabilité. Cela est fâcheux actuellement puisqu'une sélection par l'argent, la naissance ou le réseau social est un des meilleurs moyens d'accéder à ce type de formations. Le système des grandes écoles à la française ou a fortiori dans les systèmes anglo-saxons est une illustration frappante du propos.

La qualité et la reconnaissance des titres délivrés par ce type d'institutions sont toutefois très élevées. Ce qui doit être le but de l'enseignement du niveau tertiaire. L'idéal que je défends est la création de pôles de l'excellence. L'image du chercheur solitaire faisant des innovations significatives est fort romantique. Dans la réalité, rapprocher les experts des différentes branches dans une seule université cantonale permettrait de former des étudiants brillants dans leur domaine d'activité. La faculté des HEC ne serait ainsi présente qu'à Saint-Gall, Les Lettres qu'à Lausanne, la science politique qu'à Genève, etc. Mais compris comme des centres de compétences et des pôles de l'excellence avec des moyens décuplés. L'exiguïté de notre pays permet aux trajets de n'être pas une entrave à l'accentuation de la qualité de la recherche et de l'enseignement universitaire à la portée de tout citoyen suisse.

Les Alma Mater devraient accepter plus largement le financement des institutions privées. Il n'est pas choquant qu'une chaire de recherche médicale soit financée par un groupe pharmaceutique. Dans la même veine, un éditeur ne pourrait-il pas mettre en place une chaire dédiée à un auteur voire un auteur à succès financer la promotion et l'étude approfondie de sa pensée ou sa langue?

Suite logique du premier point de mon projet, cela permettrait aux pôles de l'excellence de s'imposer dans la recherche de pointe et les projets les plus ambitieux de prendre forme.

La prolongation constante de la durée moyenne des études permet-elle de faciliter l'entrée des jeunes adultes dans la vie active? Actuellement non. L'exemple cité plus haut de nos pays voisins est moins rose encore. Les contrats à durée déterminée voire la répétition de stages modestement défrayés, courants et entrés dans les mœurs en France, n'est pas une perspective stimulante.

Pour les années qui viennent, la pyramide des âges joue pourtant en faveur des spécialistes. Le problème de la relève des cadres est inéluctable. Tout brillant que sera le diplômé, sans expérience professionnelle il lui est rarement accordé confiance. Il est en effet logique pour une entreprise d'hésiter à deux fois avant d'engager durablement un lauréat qui ne connaît rien à l'exigence quotidienne du travail dans une société commerciale.

Le troisième pan de ma vision répond à cette carence. On aime à incriminer un manque de pratique. Imposons aux cursus des stages non pas après, mais durant les études. Certaines business schools imposent un ou plusieurs stages de trois à six mois durant le parcours. Il sied de développer plus largement cette immersion dans le monde professionnel. La réputation du licencié ne sachant pas écrire une lettre appartiendrait alors au passé.

Le modèle européen ou anglo-saxon n'est indéniablement pas un modèle à suivre. Sans ôter les deux biais présentés ci-dessus, sans oser les pôles de l'excellence, une collaboration accrue avec l'économie privée et la mise en place de stages pratiques durant les études, la part diplômés chômeurs de long terme ou actifs dans des activités sans rapport avec leurs qualifications continuera d'enfler.

Deux possibilités sont présentes. Migrer dans quinze ans vers un système censitaire proche du système anglo-saxon. Ou alors oser les ajustements présentés précédemment et imposer une éducation à l'excellence. Démocrate et humaniste convaincu, je défends la seconde option.