O bésité, alcool, cigarette, grippe aviaire, vidéosurveillance, contrat de travail, logement, patriotisme économique, discrimination positive: sur tous les sujets et, à divers degrés, dans tous les pays, l'Etat nounou nous borde et nous protège. Il nous promet un monde propre, sans risque, tolérant et solidaire et ne cesse de nous donner la conduite à tenir.

E n France, notamment, mais c'est également vrai ailleurs, on croit un peu trop que l'Etat peut tout. Qu'entendait-on, en effet, au cœur de la canicule de 2003? Que dit-on aujourd'hui du chikungunya? «Les températures montent, les moustiques tuent, mais que fait le gouvernement?» Idem sur le terrain économique: des entreprises étrangères osent s'intéresser aux plus beaux fleurons nationaux, le plombier polonais, le milliardaire indien ou le patron italien font peur? «Allo Etat bobo!» Courons vite dans les jupes de Big Mother réclamer sa bienveillante protection et quelques frêles lignes Maginot derrière lesquelles nous mettre à l'abri de l'odieuse «mondialisation». Bercés par l'illusion de l'Etat sauveur, nous sommes bel et bien entrés dans une spirale de la peur et de la défiance aux risques, alimentant le désir d'Etat et l'infantilisation des citoyens.

L es habitants des pays occidentaux n'y sont pas pour rien, car ils ont, plus que jamais, le sentiment de vivre à l'époque de tous les périls et n'hésitent pas à réclamer des parapluies étatiques. Pourtant, même si notre temps fait effectivement l'objet d'une multitude de dangers, les risques ont, dans l'ensemble, considérablement diminué depuis deux siècles. Mais alors même que la maîtrise des dangers ne cesse de grandir, le sentiment d'incertitude progresse. En réalité, c'est surtout le degré de tolérance individuelle devant la réalisation des risques qui a évolué. En quelques décennies, le refus du risque est ainsi devenu l'une des principales caractéristiques de notre société.

Certains ont parfaitement intégré cette évolution et très bien perçu les avantages qu'ils pouvaient en tirer. Les écologistes, les altermondialistes, les protectionnistes, les nationalistes ou les religieux fanatiques surfent tous, chacun avec leurs spécificités, sur les ondes de sentimentalité et n'hésitent pas à jeter de l'huile sur le feu en jouant les marchands de peurs. Ils ont en commun de cultiver une vision très pessimiste du monde et tentent de jouer les sauveurs. Leurs discours sont aussi manichéens qu'avait pu l'être celui de la «lutte des classes». Pour eux, tous nos maux se résument à des conflits de masses opposant le Nord et le Sud, les riches et les pauvres, le marché et la solidarité, le risque et la protection.

D e nombreux hommes politiques se sont, eux aussi, engouffrés dans la brèche et cherchent à tirer profit de la risquophobie ambiante. Ils ont perçu l'aubaine! Alors que l'Etat providence s'effrite et que leur pouvoir risque bien de sombrer dans les profondeurs des déficits et des dettes publiques, les gouvernants ont à nouveau l'occasion de jouer les beaux rôles. Et, la promesse plus grosse que le ventre, ils vont parfois très loin. Quand ils constitutionnalisent le principe de précaution et créent un «droit au risque zéro»; quand ils exploitent le «filon» des victimes médiatiques et alimentent les tensions communautaires; quand ils revendiquent le monopole des bons sentiments et financent des campagnes, cousues d'eau de rose, pour nous inviter à «faire du sport», «monter et descendre les escaliers» (car c'est bon pour la santé!) ou à «ranger nos affaires pour éviter les chutes» (sic), nos dirigeants nous prennent par la main et nous déresponsabilisent. Va-t-on bientôt faire imprimer, sur nos barres chocolatées, que «le sucre fait grossir» ou, sur le fronton des maternités, que «naître fait mourir»? A quand les 100 euros d'amende pour avoir acheté trois pots de Nutella ou quatre paquets de chips la même semaine, pour enrayer l'épidémie d'obésité? L'«envie de pénal» domine bel et bien les discours et étend son emprise, «pour notre plus grand bien», sur des sphères de plus en plus privées. Inventeurs d'une nouvelle forme de machiavélisme – un machiavélisme du bien – nos dirigeants se trompent pourtant de voie.

C ette spirale interventionniste et sécuritaire, véritable tyrannie de la précaution, brise en effet les énergies individuelles, étouffe la croissance économique et anéantit l'esprit de responsabilité. En diabolisant le risque et en pénalisant l'effort, il incite à la démission, à l'inaction, au repli sur soi. Faire de la politique revient ainsi à gérer les caprices de citoyens traités depuis trop longtemps comme des enfants et se battant, à la porte du parlement, pour obtenir un avantage, une subvention, un privilège. Nous sommes tous en passe de devenir des orphelins du risque, créanciers du grand débiteur universel, de cet Etat «assurance tout risque», qui crée à tour de bras des commissions, des comités de régulation, des fonds d'indemnisation, donnant l'illusion de l'action mais perpétuant des recettes archaïques et vaines. Ce système nous mène tout droit à la grande nurserie, le moteur lancé à plein régime de l'éradication du risque et de l'infantilisation des citoyens.

Mais c'est oublier que le risque, c'est la vie. Et qu'aujourd'hui, à force d'intervenir, c'est l'Etat lui-même qui devient le plus grand producteur de risques. Car ce système, qui taxe tout ce qui bouge et nous dit en permanence «fais pas ci, fais pas ça», nous empêchant de boire, de manger gras, de fumer et définissant arbitrairement le temps de travail et l'âge de la retraite, rend la liberté présumée coupable. Or c'est cette liberté, nécessairement attachée à la discipline de la responsabilité personnelle, qu'il nous faut aujourd'hui retrouver. Car elle est la condition impérative du développement humain, sans laquelle l'Europe sombrera au profit d'autres continents qui l'ont, eux, parfaitement compris.