La crise interminable des années 90 a profondément marqué le marché du travail. Ainsi, dans le secteur principal de la construction, près du tiers des emplois ont été perdus. Ceux et celles qui ont encore un emploi sont soumis à des rythmes de travail plus intenses que jamais et gagnent bien moins qu'auparavant. Il est certes vrai que les salaires n'ont baissé «que» de 2% en tenant compte du renchérissement. Il n'en demeure pas moins que c'est le salaire net, le montant qui figure sur le chèque, qui est donné dans l'enveloppe ou qui est versé sur le compte à la banque qui doit faire vivre la famille! Or, ce salaire net – compte tenu de la hausse des déductions sociales pour l'assurance chômage, l'assurance accidents, le 2e pilier et l'assurance d'indemnités journalières en cas de maladie, etc. – a baissé suivant les classes de rémunération entre 300 et 600 francs, à savoir jusqu'à 10% et plus. Dans d'autres secteurs économiques, l'évolution salariale a été comparable, voire moins bonne.

C'est dire que le besoin de rattrapage est grand pour les travailleuses et travailleurs de ce pays. Il est surtout urgent pour les catégories de salarié(e)s les moins bien loties, chez qui le phénomène des «working poor», à savoir des salarié(e)s à plein temps qui ne gagnent pas assez pour faire vivre leur famille, s'étend de manière inquiétante.

Une hausse générale et substantielle des salaires de 200 francs, telle que la revendiquent les syndicats cet automne, représente dans ce contexte un premier pas vers la restauration du pouvoir d'achat, un «bonus» qui ne manquera pas de stimuler la conjoncture intérieure.

Pour contrer nos revendications, les entrepreneurs du bâtiment ne vont pas manquer d'argumenter que si les carnets de commandes recommencent enfin à se garnir, les marges bénéficiaires de nombreuses entreprises restent insuffisantes à cause du bas niveau des prix de la construction. La pression que les maîtres de l'ouvrage exercent sur les prix depuis des années engendre une concurrence ruineuse, avec pour conséquence une recrudescence du dumping salarial et social, mais aussi une baisse de la qualité de l'activité de construction. Personne ne s'applique à bâtir une maison solide pour un salaire et des conditions de travail insatisfaisants. L'intérêt général est que cette pratique cesse. Les maîtres de l'ouvrage, à commencer par les communes et les cantons, doivent savoir que les salarié(e)s ne sont plus disposé(e)s à tolérer les pratiques scandaleuses de nombre d'entre eux. Et les entrepreneurs sont instamment invités à ne plus se plier à n'importe quelles conditions dictées par les maîtres de l'ouvrage, qui compromettent à terme leur propre entreprise et leur branche. Ils doivent à nouveau exiger des prix corrects leur permettant de traiter tout aussi correctement leurs collaboratrices et collaborateurs. Cela passe cet automne par des augmentations salariales substantielles, auxquelles les travailleuses et travailleurs ont légitiment droit!

Les travailleuses et travailleurs ne sont plus prêts à attendre des lendemains qui chantent. Le changement de cap doit intervenir ces prochains mois. Les employeurs sont à une croisée des chemins: soit ils écoutent la voix de la raison, soit ils continuent d'obéir aux diktats des maîtres de l'ouvrage. S'ils choisissent la seconde option, ils compromettront non seulement leur propre substance économique et la qualité de la production et des services, mais remettront en cause la paix sociale. Comment d'ailleurs mettre un frein à nos revendications légitimes, lorsque d'un autre côté les revenus des managers continuent à croître de manière indécente, de 7% ou plus en une seule année pour les «top managers»?!

* Président du SIB, Syndicat Industrie & Bâtiment.