Les hommes d'action d'aujourd'hui se réfèrent fréquemment au génie et à l'audace des pionniers des époques précédentes pour fustiger l'attitude coupable des milieux politiques et économiques actuels, incapables de générer des grands projets dont notre société a pourtant tant besoin.

Au lieu d'élever le débat au niveau des véritables enjeux nationaux et internationaux qui ne resteront pas sans conséquence pour notre pays et de proposer des solutions cohérentes et ambitieuses à long terme, la Suisse semble s'enliser dans une guerre de tranchées où s'affrontent, dans d'âpres combats, les rivalités régionales et les intérêts particuliers de groupes de pression. Les solutions qui en résulteront ne pourront qu'être le fruit de compromis boiteux ou, pire encore, nous seront imposées de l'extérieur, faute d'avoir su ou pu dégager chez nous un consensus honorable respectant l'intérêt supérieur du pays.

Existe-t-il aujourd'hui plus qu'autrefois un réel mal d'entreprendre, une difficulté plus grande à s'investir collectivement dans une réflexion approfondie sur les finalités et les modalités de notre action? Est-ce devenu plus utopique de rencontrer l'assentiment du plus grand nombre pour mobiliser les énergies en faveur d'une entreprise généreuse et cohérente? La complexité croissante des situations présentes, mais plus encore l'attrait du confort intellectuel et matériel dans lequel nous vivons nous inhibent-ils au point de nous faire perdre l'audace à imaginer et à concrétiser des projets de société pour les générations futures et le troisième millénaire qui frappe à notre porte?

Dieu sait pourtant si notre société a besoin de concepteurs audacieux et d'intuitifs tenaces qui assemblent et combinent des idées dans le seul but d'inventer ou de réinventer le monde. Les meilleures réalisations dans quelque domaine que ce soit sont d'abord le fait d'utopies ou de ce qu'il en est resté. La revalorisation du rêve et de l'utopie est pourtant plus que jamais indispensable dans un monde gouverné par le réalisme. Fixer d'emblée des contraintes et des limites à son action au nom du pragmatisme, c'est aussi manquer d'audace, c'est refuser au virtuel la possibilité de naître.

Il est vrai que les forces d'inertie sont partout omniprésentes. Créer une œuvre nouvelle, entreprendre une action non encore imaginée, défendre une idée non encore partagée par le plus grand nombre, c'est affronter une résistance, c'est accepter de devoir penser et agir à contre-courant, c'est admettre, dans un premier temps, que ses propres conceptions n'ont pas encore trouvé preneurs.

L'accélération de l'évolution humaine, et technique en particulier, pousse cependant de plus en plus à une organisation systématique de la recherche et de l'innovation, ce qui se traduit par une reconnaissance de plus en plus forte du rôle du novateur. Il n'en demeure pas moins que des freins puissants de nature économique, politique ou culturelle continuent d'être à l'œuvre dans une lutte pour le pouvoir de l'acquis contre la nouveauté. Innover constitue encore et toujours une insolence à l'égard de l'ordre établi.

La Suisse de cette fin de siècle a pourtant l'urgente nécessité de retrouver l'esprit des pionniers d'antan qui ont osé entreprendre et réaliser de grands projets que ce soit par exemple dans le domaine des grandes infrastructures de communications transalpines ou dans la création des fleurons industriels qui font encore notre fierté. Notre époque semble avoir de la peine à générer l'homme d'action polyvalent, où l'entrepreneur doué d'un sens aigu des réalités se double d'un visionnaire qui ose accepter les défis de l'utopie.

Pour cela, il est nécessaire que notre société mobilise davantage ses ressources humaines dans ce but et qu'elle provoque un large débat national d'idées autour des grands thèmes de l'heure et des défis du futur, débat qui devrait inviter à imaginer des solutions plus hardies et à sortir davantage des chemins battus.

La réalisation de l'Exposition nationale 2001 devrait nous en donner une excellente occasion.

* Ancien directeur de SODEVAL, Société pour le développement de l'économie valaisanne.