La semaine dernière, la Commission fédérale pour les questions conjoncturelles publiait son «concept de politique économique libérale». Le moins que l'on puisse dire, c'est que le lecteur du rapport en ressort perplexe. Avec plus de questions que de réponses. Avec quelques inquiétudes aussi. Entre des affirmations péremptoires et des recommandations trop vagues pour être vraiment utiles, il se perd en conjectures. Le rapport peut-il vraiment servir de base à l'élaboration d'une politique économique cohérente? Pourtant, malgré ses faiblesses, on aurait tort de sous-estimer sa portée. Il risque de servir de «tremplin» à bien des décisions politiques à venir. Il faut donc l'examiner sous toutes ses coutures.

Les généralités tout d'abord. Le rapport en est truffé. Il préconise notamment de «favoriser le progrès technologique par le soutien à la diffusion de savoir technique, notamment en faveur des PME». Rien de bien nouveau. Mais on s'étonne de ne trouver aucune proposition dans le rapport pour concrétiser ce vœu pieux. Les affirmations à l'emporte-pièce ensuite. Un exemple parmi d'autres. La commission propose d'introduire l'usage des «bons éducatifs». Ils seraient remis à la population pour «acheter» des services éducatifs auprès de n'importe quelle école, publique ou privée. Selon la commission, cette solution éliminerait les discriminations à l'encontre des établissements privés. Il est cocasse de noter à ce propos que c'est bien le seul domaine où les experts se sont préoccupés de discriminations. Plus gênant encore, la commission reste muette sur les lacunes du système de formation actuel qui pourraient justifier une telle solution. Pas un mot non plus sur ses conséquences.

Les contradictions également. La commission affirme que, pour favoriser la croissance, il faut investir dans le capital humain. Quelques lignes plus loin, elle préconise pourtant l'augmentation de la participation financière des étudiants à leur formation en combinant cette mesure avec un système de crédits d'études. Comment justifier une telle proposition alors même que les primes offertes par le marché suisse du travail pour chaque année de formation supplémentaire restent faibles en comparaison des primes attribuées pour l'expérience ou l'ancienneté? Comment concilier cette mesure avec la nécessité d'ouvrir plus largement l'accès de la population étrangère à des études plus longues? Comment ignorer dans ce contexte les imperfections du marché du capital qui risquent de créer des inégalités dans l'octroi des crédits.

Enfin, il y a les petites phrases sibyllines mais lourdes de sens: «Du point de vue libéral, il appartient à l'individu de prendre ses responsabilités et de mettre en œuvre des mesures pour maîtriser l'incertitude.» L'application de ce principe conduirait notamment à privatiser l'assurance chômage avec, comme corollaire, la modulation des taux de cotisation en fonction des risques individuels. On sait quelles en seraient les conséquences puisqu'une caisse maladie a récemment proposé la première assurance chômage privée en Suisse. Pour un salaire de 6000 francs et une couverture de cinq ans, les cotisations varieraient entre 62 francs dans le secteur bancaire à Appenzell et 1245 francs pour le personnel de la restauration genevoise! Ces chiffres illustrent les inégalités créées par une telle solution. Mais il est vrai qu'en affirmant qu'il n'existe pas de liens entre inégalité et croissance économique, la commission évite habilement de devoir se pencher sur une question pourtant essentielle. Elle ignore ainsi, de manière très hautaine, les études réalisées par bon nombre d'économistes… américains de surcroît, c'est dire!

Bref. Les critiques sont assez nombreuses pour rendre le rapport inoffensif. Pourtant, il ne faut pas s'y tromper. Derrière ces pages se cache ce que bon nombre de politiciens n'osent pas avouer eux-mêmes à la population, pour préserver leur image de marque. La commission leur a offert le bouclier qu'ils attendaient… mais était-ce vraiment son rôle? n

* Professeur d'économie politique à l'Université de Genève.