Sous l'effet d'une forte poussée de sentiments nationalistes, le gouvernement de Vladimir Poutine évalue les différentes options qui lui permettraient de contrebalancer la position géopolitique dominante des Etats-Unis. L'option militaire, on en est bien conscient à Moscou, est pour l'heure limitée. L'armée est en décomposition et n'a pas les moyens de se projeter comme une force crédible, malgré des annonces répétées d'une restructuration qui lui permettrait de regagner son ancien prestige.

Il devient alors évident que d'autres moyens devront être trouvés si le pays entend jouer à nouveau un rôle important sur la scène politique internationale. Ainsi, en s'affirmant comme un fournisseur incontournable de matières premières, la Russie retrouverait les moyens de peser sur les grandes orientations politiques.

La Russie, il est vrai, possède un formidable réservoir de matières premières. La demande croissante des pays émergents, et de la Chine en particulier, a entraîné une hausse importante des prix. Sa situation géographique la met dans une position privilégiée pour devenir le fournisseur privilégié de nombreux pays.

Le pays est aujourd'hui le deuxième producteur mondial de pétrole, juste derrière l'Arabie Ssaoudite. Si les gisements exploités se trouvent encore majoritairement en Sibérie occidentale, l'Arctique offre un potentiel gigantesque, à plus forte raison si le réchauffement climatique devait faciliter les accès à ces réservoirs potentiels.

La Russie est aussi le plus important producteur et exportateur mondial de gaz. Si l'essentiel de la production est actuellement destiné au marché européen, le développement prévu des infrastructures devrait lui permettre de cibler à terme les marchés asiatiques et nord-américains. A quoi s'ajoute un rôle majeur en tant qu'exportateur d'uranium, d'autant plus intéressant que l'on assiste actuellement à un regain d'intérêt à l'échelle mondiale pour l'énergie nucléaire.

Moscou entend créer un stock d'uranium enrichi qui pourrait être géré conjointement avec l'Agence internationale de l'énergie atomique, à Vienne. La capacité de la Russie à peser sur les prix de l'uranium a déjà été ressentie en 1991, lorsque des exportations à bas prix ont conduit à un effondrement des prix mondiaux et à la mise en place de tarifs douaniers anti-dumping aux Etats-Unis.

L'Europe ne peut ignorer la Russie, qui lui fournit 40% de ses besoins en gaz et en pétrole, 45% des dérivés du pétrole et 50% de son uranium. Ces taux de dépendance sont encore plus élevés pour l'Allemagne et les pays de l'ancien bloc communiste. Leurs immenses ressources offrent aux fournisseurs russes la possibilité d'inonder dans un premier temps le marché de combustibles à bas prix, puis, une fois la concurrence internationale affaiblie, ils auront toute liberté pour pousser les prix à la hausse, tout en éliminant dans la foulée un certain nombre d'intermédiaires, ou en les rachetant.

Il n'y a pas que l'énergie. La Russie est aussi devenue l'un des principaux producteurs mondiaux d'aluminium. Le groupe Rusal, après avoir fusionné avec son concurrent national Sual, est désormais la première entreprise mondiale d'aluminium primaire et d'alumine. Sa production représente 15% de la capacité mondiale. Elle investit à l'étranger et a acheté des gisements de bauxite dans plusieurs pays.

Rusal prépare une fusion par actionnariat croisé avec Norilsk Nickel, premier producteur mondial de nickel et de palladium, et qui figure aussi parmi les quatre principaux producteurs mondiaux de platine et les dix premiers fabricants de cuivre. En achetant l'an dernier le groupe canadien de nickel LionOre pour plus de 6 milliards de dollars, Norilsk figure désormais parmi les trois ou quatre plus grands groupes miniers de la planète. Son mariage avec Rusal va renforcer de manière sensible la présence russe sur le marché mondial des matières premières.

La Russie a également une très belle carte à jouer dans l'acier. Elle compte plusieurs entreprises qui ont une taille suffisante pour produire à des prix hautement compétitifs grâce à l'accès aux matières premières nationales (charbon et minerai de fer), ainsi qu'à des bas coûts de main-d'œuvre et d'énergie.

Les sidérurgistes russes s'intègrent actuellement sur le marché mondial en aval par l'acquisition d'entreprises aux Etats-Unis et en Europe. Et l'adhésion de leur pays à l'Organisation mondiale du commerce aurait pour effet d'abolir les droits de douane sur l'acier russe, qui pourrait alors investir de nouvelles parts du marché mondial.

Apremière vue, une telle emprise sur les matières premières constitue un atout majeur dans le grand retour de la Russie sur l'échiquier international. Elle peut se substituer, tout au moins partiellement, à la faiblesse militaire pour faire face à la politique de confrontation qui se dessine avec le renforcement de l'OTAN sur ses flancs occidentaux.

Cela étant, une économie reposant majoritairement sur les matières premières présente une certaine fragilité dans la mesure où elle est à la merci des cours mondiaux. En outre, l'implication des entreprises d'Etat dans des structures de marché quasi monopolistiques se traduit à la longue par des pertes de dynamisme consécutives au manque de concurrence, et par des risques accrus de corruption et de manipulation.

Plutôt que de s'appuyer exclusivement sur les matières premières, le renouveau de la puissance russe passe par une véritable renaissance de l'outil industriel. Des premières démarches ont été entreprises dans cette direction, en particulier dans l'industrie de l'armement, dont on sait qu'elle dynamise généralement d'autres activités industrielles dans son sillage.

Le pays s'engage également dans le développement de domaines très pointus, à l'exemple des nanotechnologies. Selon le Ministère russe du développement économique et du commerce, un réalignement de l'économie vers la haute technologie conduirait à une croissance de 6,7% par an, permettant à la Russie de se placer parmi les cinq principales économies mondiales d'ici à 2020.

La renaissance de l'outil industriel, pour être durable, implique toutefois un désengagement progressif de l'Etat. Il faudra permettre aux entrepreneurs privés de conduire le changement, tout en favorisant les rapprochements avec des investisseurs et industriels étrangers. Une telle ouverture suppose toutefois le rétablissement préalable d'un climat de confiance entre la Russie et l'Occident. Et la tâche s'annonce rude.