Nos recherches récentes, ainsi que celles de nos collègues du KOF (ETHZ) offrent une vision plutôt satisfaisante de l'évolution de la Suisse vers l'économie de la connaissance.

Du côté de l'offre de connaissance et de personnel hautement qualifié, on ne peut que noter l'excellence de la science et de la recherche suisse et la forte attractivité du système envers les personnels scientifiques et technologiques étrangers. La faible participation à l'éducation tertiaire (en moyenne OCDE) est un problème en voie de correction.

M ais produire des savoirs nouveaux n'est pas suffisant; encore faut-il les «activer»; c'est-à-dire les incorporer dans des nouveaux produits, services et procédés. Or là encore le bilan suisse est satisfaisant. La Suisse possède un nombre atypique de très grandes entreprises globales, fortement engagées dans la recherche. Ces grandes entreprises ont pour effet de rendre l'ensemble de leur environnement plus innovant grâce à l'accumulation d'activités et de services liés à l'innovation qu'elles suscitent. La Suisse se distingue aussi par un tissu de PME très innovantes. Enfin, certains clusters (mécanique et instrumentation, pharmacie, biotechnologie et technologie médicale, services à haute valeur) se distinguent par l'intensité des réseaux de coopération et le dynamisme de l'innovation.

O n doit aussi saluer une politique de l'innovation limitée, mais intelligente. Il n'y a pas d'aide publique directe à la R & D privée (contrairement à la plupart des pays de l'OCDE). La forte intensité de R & D privée suggère que les incitations du marché suffisent à assurer un niveau d'allocation de ressources suffisant. Par ailleurs, le degré de développement financier du pays, hors du commun, permet de penser que la contrainte financière – obstacle fondamental à l'innovation dans de nombreux pays – est moins sévère ici. Il semble donc sage de ne pas procéder au financement direct et de consacrer la plus grande part des ressources publiques à l'aide indirecte – subventions de projets de coopération à travers les laboratoires de recherche des hautes écoles.

Ce jugement général est corroboré par des résultats probants au niveau de la mesure la plus directe de l'innovation, qui est l'intensité de brevet; mesure pour laquelle la Suisse occupe le premier rang mondial. Il n'est donc pas surprenant de trouver la Suisse en pole position du classement récent des pays innovants, établi par Eurostat (graphique).

Le tableau est donc appréciable! Cependant la croissance reste médiocre. Même en tenant compte de possibles biais statistiques conduisant à une sous-estimation de celle-ci, il reste un fossé entre l'excellence de l'innovation et l'atonie de la croissance. Une part de responsabilité doit être imputée au fonctionnement et à la régulation des marchés de produits. La Suisse est très mal classée sur ce plan par l'OCDE et, en outre, évolue moins vite que les autres. Ceci influe à la fois sur l'innovation et directement sur la croissance.

Un autre problème est lié à l'internationalisation de la R & D (une bonne chose en soi): presque 50% des innovations suisses sont réalisées à l'étranger (plus haut pourcentage de l'OCDE après le Luxembourg). Un enjeu essentiel pour la Suisse est donc la façon dont elle peut tirer bénéfice des sources de connaissances désormais localisées à l'étranger.

Un troisième problème nous semble lié à la continuité du financement public de la recherche. L'expansion de l'économie intensive en connaissance devrait impliquer une croissance proportionnelle du financement de la recherche publique. Des évolutions trop disproportionnées conduiraient automatiquement à des tensions sur le marché du travail scientifique et à un assèchement rapide de la base de connaissance. Question essentielle. N'oublions pas que la Suisse a connu un déclin absolu des dépenses publiques de recherche durant la dernière décennie; un cas unique dans l'OCDE.

Un autre problème est relatif aux transferts de savoir entre le secteur des hautes écoles et l'industrie. Seulement 6% de l'ensemble des contrats de R & D établis par les entreprises sont destinés aux hautes écoles suisses. Ce chiffre est préoccupant même si de bonnes raisons peuvent l'expliquer. Il est cependant évident que des solutions sont à inventer, tant du côté de l'offre (notamment en ce qui concerne les HES) que du côté de la demande (les PME).

On observe enfin une relative faiblesse de la création d'entreprises au cours de la période la plus récente. Est-ce que tout est fait pour libérer les initiatives innovantes? Les «bonnes idées» ne suffisent pas. La disponibilité de nouvelles sources de financement et l'adaptation des législations en vigueur sur la fiscalité ou les faillites sont des réformes nécessaires à l'économie des start-up.

Tentons de conclure. En général, un pays qui réussit à basculer vers l'économie de la connaissance a su relever trois défis: une hausse de l'allocation des ressources, privées et publiques, au bénéfice des domaines critiques de l'économie de la connaissance; une orientation générale de l'économie vers les domaines de spécialisation du futur; ceci sans perdre l'originalité de la base de connaissance nationale; une transformation des organisations, institutions économiques et modes de gouvernance afin d'adapter ces éléments aux exigences d'une économie de connaissance, d'innovation et d'entrepreneurship.

La Suisse a su relever ces trois défis; cela en utilisant fort peu le levier de la politique publique. C'est en quelque sorte le génie suisse! Cependant, les cinq problèmes que l'on a évoqués représentent chacun une source potentielle de recul ou de stagnation. Faisons attention!