La parité du dollar et du franc suisse franchie, un mythe s'effondre: celui d'un dollar hyperpuissant et régissant l'ensemble des rapports économiques internationaux. Au-delà des bouleversements macroéconomiques que cela va impliquer dans les années à venir, un problème bien plus actuel se pose aux citoyens: la question du pouvoir d'achat. Je ne chercherai pas ici à développer une vision d'économiste, mais celle d'un consommateur qui s'enrage de ne pouvoir aussi profiter de la situation.

Habitant à quelques pas de la frontière franco-suisse, tout petit déjà je me demandais à quoi pouvait bien servir ce système de multiplicité des monnaies. J'ai vite compris, à force de rudiments d'économie enseignés à l'école, que la variation des taux de change influait sur les échanges internationaux. Le principe était simple: si le franc suisse se renforce, les exportations diminuent et les importations augmentent. C'est peut-être vrai en matière de tonnes de sucre importées du Brésil, cela semble moins être le cas pour les produits industriels consommés par la population.

Théoriquement, le dollar faible devrait permettre aux Helvètes de consommer davantage d'objets achetés en devises américaines: matériel électronique, de sport, DVD, etc. Or, comme le soulignait intelligemment L'Hebdo, on en est franchement loin: le taux de change appliqué est souvent plus proche de 1,6 que de la parité. Par exemple, en vendant ses «iPod shuffle» 79 francs en Suisse contre 49 dollars aux Etats-Unis, Apple applique un taux de change remontant à 2002, époque où cet objet n'existait même pas! Ce même journal mettait en exergue les bons plans pour faire des économies en jouant les importateurs directs.

Si cette solution peut paraître a priori alléchante, on risque vite de déchanter. Acheter un ordinateur américain implique de se passer des accents sur le clavier, d'une garantie prioritaire; encore doit-il être possible de commander sans passer par un intermédiaire américain qui extrait le PC de son carton pour vous le réexpédier dans un autre à grands frais.

Mais comment donc les constructeurs justifient-ils pareilles différences? Les Suisses sont-ils vraiment toujours les dindons de la farce en matière de coût de la vie? L'ordinateur sur lequel j'écris ces lignes m'a coûté environ 2400 francs. Acheté sur le site du constructeur américain, il en coûte 1799 dollars. Les frais de transports me direz-vous. Rien de plus fallacieux: non seulement une différence de prix de cet ordre n'est pas en rapport avec mon appareil - un des plus léger du marché soi dit en passant - mais son coût américain comprend déjà une importation depuis le pays producteur: la Chine. En achetant du matériel aux Etats-Unis, on se retrouve en fait à payer deux fois les frais de port. Importer soi-même son matériel peut paraître intéressant, mais n'est pas si avantageux dans le fond.

Une des préoccupations principales des Suisses est celle de la diminution du pouvoir d'achat. La force actuelle de notre monnaie ne favorise pas vraiment nos entreprises exportatrices, risquant de peser à terme sur la croissance, et par ricochet sur les salaires. On pourrait au moins s'attendre à profiter du bon côté de la médaille en payant une paire de Nike le même prix qu'un Américain. Et non. Malgré une TVA faible, le prix des objets importés reste scandaleusement déconnecté de la réalité des marchés de change.

Si le dollar faible nous permet d'assumer le coup d'un pétrole hors de prix, nous ne devons pas oublier que le prix que paie notre économie exportatrice devrait au moins être compensé par une amélioration de notre pouvoir de consommation. D'un point de vue plus global, on peut même déplorer que la mondialisation des services et des échanges ne serve dans ce cas-là qu'aux multinationales et que le consommateur ne puisse en profiter à sa juste valeur.

Les options de la Confédération sont cependant assez limitées. Légiférer semble absolument impossible: comment voulez-vous interdire à un producteur étranger de choisir les prix de vente? La seule solution reste ainsi la discussion. Il me paraît important que notre ministre de l'Economie prenne son bâton de pèlerin et fasse ce que Nicolas Sarkozy avait fait avec la grande distribution: discuter. Tenter de les convaincre de traiter leurs clients helvètes aussi bien que leurs clients américains.

Autre option: Monsieur Prix. La fameuse institution de contrôle des prix à la consommation repose sur une législation qui lui laisse malheureusement peu de marge de manœuvre. Les conditions pour un contrôle des prix sont assez sévères. La question peut tout de même se poser de savoir si les prix affichés en l'espèce ne constituent pas des prix abusifs au sens de la loi, ce qui ouvrirait éventuellement une procédure pour diminuer ces tarifs. Il faut cependant souligner qu'au vu des actions menées par l'Etat pour rééquilibrer un marché faussé par des entreprises très puissantes, on peut légitimement douter qu'une telle mesure soit probable.

D'un autre côté, il serait possible d'agir du côté des problèmes qu'impliquent les importations parallèles. Est-ce normal qu'un même appareil acheté chez le même producteur sur deux sites internet différents ne bénéficie pas de la même garantie? La protection des consommateurs pourrait imposer une sorte de clause de la nation la plus favorisée en exigeant des producteurs qu'ils accordent le même traitement à leurs clients, d'où que vienne le produit.

Les partisans d'un ordre mondial régi uniquement par le marché craindront à tort une action étatique dangereuse. N'oublions pas que si le dollar se trouve à un niveau si faible, c'est en partie dû aux actions menées par la Réserve fédérale américaine, institut étatique qui joue sur les taux pour renforcer l'économie outre-Atlantique. Y répliquer par des moyens semblables ne semble pas illégitime.

Cette crise du dollar révèle avant tout notre mauvaise capacité à profiter d'une situation. Nous sommes en présence d'une occasion intéressante pour améliorer en chiffre réel le pouvoir d'achat helvète. Ce qui est proposé jusqu'à présent consiste en un bricolage où chaque acheteur doit se transformer en un importateur du dimanche, ou en un long voyage aux Etats-Unis. Belle performance! Ce dollar faible doit devenir le levier du pouvoir d'achat: profitons des quelques années qu'il reste au dollar en tant que monnaie de référence en matière d'échanges internationaux.