L'analyse économique a déjà souvent invoqué son homo œconomicus, individu rationnel et guidé uniquement par l'intérêt personnel, pour éclairer des questions fort éloignées de celles étudiées habituellement. Après tout, comme l'écrivait Gary Becker dans son discours à la cérémonie des Prix Nobel: «Les économistes peuvent parler de la demande de voitures; mais ils peuvent également s'exprimer sur des sujets tels que la famille, la discrimination et la religion ou encore sur le tort, la culpabilité ou l'amour.»

Pourtant, malgré un certain impérialisme intellectuel, l'école (néo) classique est restée pour l'instant encore largement silencieuse sur le rôle de la «culture». Une raison à cela tient à la difficulté de formuler une définition rigoureuse de «culture». La notion est potentiellement tellement vague que les chercheurs attachés, par nature, à mesurer des variables et à tester des hypothèses se heurtent ici à une tâche quasi insurmontable. Mais il existe une raison plus fondamentale d'ordre méthodologique. Comme le rappellent les Prix Nobel G. Becker et G. Stigler dans leur article De gustibus non est disputandum: la science ne peut pas expliquer des situations économiques différentes en invoquant des différences de goûts... inobservables.

C'est ainsi que, dans leur courant majoritaire, les économistes aiment à penser que les individus agissent de manière similaire s'ils sont confrontés à des incitations identiques et que les normes culturelles n'ont qu'un effet secondaire. L'absence de corruption dans les pays scandinaves ne serait pas due à des standards éthiques plus élevés chez leurs habitants mais plutôt à des incitations légales et institutionnelles irréprochables. Le Nigeria ne serait pas un pays pauvre à cause de la paresse et la malhonnêteté potentielle de ses habitants mais bien à cause d'un système légal et économique défectueux. La faible participation des femmes mariées sur le marché du travail suisse ne dépendrait pas d'opinions sur le rôle de la femme dans la société mais plutôt du manque d'incitations adéquates telles que la possibilité de trouver une garderie, les conditions du congé maternité, etc.

Si les économistes rechignent devant la difficulté à incorporer les diverses valeurs culturelles dans leurs modèles théoriques, il reste la possibilité d'évaluer de manière empirique l'importance relative des incitations économiques et institutionnelles par rapport aux valeurs culturelles. Mais comment mesurer et distinguer leurs effets respectifs?

Les professeurs R. Fisman (Université de Columbia) et E. Miguel (Université de Berkeley) en ont récemment donné un exemple original. Pour étudier les déterminants de la corruption, ils ont analysé le comportement des diplomates onusiens en poste à New York entre 1997 et 2002. Durant cette période, ces derniers étaient protégés par l'immunité diplomatique contre toute condamnation pour stationnement illégal. Si les incitations l'emportaient sur la culture, il fallait s'attendre à ce que les diplomates de tous les pays resquillent devant l'absence de sanctions. Mais ce n'est pas ce qu'on a observé. Sur la base de leurs chiffres, les auteurs peuvent affirmer que les diplomates «emportent avec eux les normes sociales ou la tradition de corruption de leur pays d'origine.» Les incorruptibles Canadiens et Scandinaves n'ont commis aucune infraction de parcage. A l'inverse, les diplomates en provenance du Tchad, du Soudan, de la Bulgarie, du Mozambique, de l'Albanie, de l'Angola et du Sénégal sont parvenus à en collectionner des milliers. Sans surprise, ces résultats sont hautement corrélés avec le classement mondial de la corruption construit avec les indices habituels. Bien entendu, les incitations légales n'avaient pas complètement disparu. Au fur et à mesure que les diplomates comprenaient comment fonctionnait le système, leurs infractions devenaient plus nombreuses. Et tout aussi intéressante fut l'évolution des infractions en 2002 quand les instances new-yorkaises ont décidé de sanctionner les diplomates mal parqués: une chute immédiate de 90%.

Ces résultats suggèrent qu'une partie du phénomène de corruption a des origines culturelles. Il se peut que les individus répondent à un mauvais système d'incitations, mais leur attitude pourrait également refléter des traits culturels distincts. Par conséquent, ceux qui veulent engager des réformes institutionnelles ne devraient pas sous-estimer le poids des normes sociales et des valeurs culturelles.

Au-delà de l'expérience plutôt exceptionnelle menée par Fisman et Miguel, un nombre croissant d'études empiriques a également documenté l'effet des valeurs culturelles sur les phénomènes économiques. L'approche habituelle se base sur des informations directes que des personnes interrogées donnent à leurs croyances. Le World Values Survey (observatoire mondial sur les valeurs culturelles) offre par exemple une large information sur la distribution des valeurs socioculturelles, morales, religieuses ou politiques dans le monde. A partir de ces données, les chercheurs ont pu montrer que la religion et l'origine ethnique (caractéristiques qui pourraient se rapprocher le plus des valeurs culturelles) influencent tout un ensemble de croyances individuelles telles que l'importance de l'épargne pour le futur, la relation au risque, l'ardeur au travail, la confiance. L'aspect le plus intéressant réside dans la forte corrélation entre ces valeurs culturelles et des phénomènes économiques. Il a été montré, par exemple, que les pays dont les habitants avaient des croyances religieuses fortes, en particulier sur le paradis et l'enfer, tendaient à croître plus rapidement. Il apparaît également que les pays qui affichent des niveaux élevés de confiance entre individus sont plus enclins à entreprendre du commerce bilatéral. La confiance semble également avoir une influence sur la propension des individus à investir en Bourse ainsi que sur l'esprit d'entreprise. De même, il apparaît qu'un certain héritage culturel a une influence sur la volonté des femmes à participer au marché du travail ou sur le nombre d'enfants désirés.

Une conclusion claire émerge: la prise en compte d'éléments d'ordre culturel dans l'analyse économique pourrait enrichir la discipline et l'aider à mieux saisir les nuances du monde réel. C'est que, à chacun de ses pas, elle soulève de nombreuses questions intéressantes. Pourquoi certaines caractéristiques culturelles apparaissent-elles et tendent-elles à se maintenir avec le temps? Sont-elles transmises dans le cadre familial ou par certaines institutions sociales? Les questions abordées demeurent complexes et intriquées et cela ne manque pas d'attirer le scepticisme de nombreux observateurs. Mais on conviendra que les économistes qui s'aventurent en dehors de leurs champs de prédilection accomplissent de grands services. Celui de nous faire réfléchir davantage n'en est que le premier.