Noël approche. On ne parle plus de Jésus, de naissance d'un Dieu qui se serait fait homme pour l'homme. Par contre on préfère parler comme tous les ans de fêtes de fin d'année, des cadeaux et des vacances. Et pourtant il y a quelque chose qui nous signale que l'événement qui s'approche n'est pas comme les autres. Il s'agit bien d'un événement qui doit être en lien avec le cœur, le cœur de l'homme.

Il suffit de se promener dans les rues et d'entendre les soldats de l'Armée de Salut chanter et inviter notre cœur à donner un peu de notre avoir pour les démunis. Pourquoi notre cœur devrait s'ouvrir à ce moment-ci de l'année? Quelle est cette clé capable d'ouvrir le coffre de notre cœur et avec lui aussi celui de notre argent? Qu'entend-on souvent après cette invitation à ouvrir son cœur en faisant un don pour ceci ou pour cela? Le plus souvent on entend un enfant rire alors qu'il était précédemment en train de pleurer. Sans doute ces histoires sont vraies. Mais il y en a une qui est peut-être encore plus vraie que les autres... mais on ne la voit pas et on ne l'entend jamais, car elle raconte le cœur de celui qui fait la charité. Autrement dit, on parle souvent de ce qu'est la charité vue de l'extérieur. On peut la découvrir dans ses plis les plus intimes.

Il y a 1600 ans cette histoire raisonnait encore dans les églises d'Orient grâce à un homme qui s'appelait Jean; sa parole était comme de l'or, et c'est pour cela qu'on l'avait surnommé Jean Bouche d'Or. De riche qu'il était à Antioche, troisième ville de l'Empire romain, Chrysostome s'est fait pauvre; on l'avait fait grand, il est devenu l'ami des petits. C'est à sa mère, femme de piété et d'une grande vertu, que Chrysostome doit la flamme de Dieu. Car si Jean naît dans une famille noble et riche, il choisit la vie pauvre du moine en dépit des excellentes perspectives que le monde lui offrait. Il est élu, contre son gré, évêque du trône épiscopal le plus convoité de ce IVe siècle de l'Empire romain, celui de Constantinople.

Saint Jean Chrysostome meurt le 14 septembre 407 en exil, où la haine des gens compromis avec les exigences de l'Evangile l'avait proscrit. On a voulu faire taire cette trompette divine, et pourtant encore de nos jours, aucun Père de l'Eglise ne se réjouit d'une telle audience que Chrysostome, et cela dans toutes les confessions chrétiennes. Il est reconnu aujourd'hui comme l'un des premiers grands penseurs de la place de l'argent dans la vie de l'homme.

Chrysostome, l'amoureux de Dieu, ascète accompli et saint en devenir, se retrouve à prêcher l'amour du Christ aux plus riches hommes de l'Empire. Quel défi! Tendre vers la perfection tient du libre choix de chacun et pourtant, nous dit Jean - le Christ sur la montagne n'avait pas prêché à des moines non plus lorsqu'il enseignait dans les synagogues, IL parlait à des hommes et des femmes mariées - vivant dans les villes et non retirés dans les montagnes.

L'histoire que Jean nous raconte n'est pas seulement celle de la joie du pauvre qui reçoit mais surtout celle de la transfiguration de celui qui donne. L'auditoire de Jean est constitué pour la plupart des gens riches, ou extrêmement riches, comme la belle Olympias - aujourd'hui, on la qualifierait de multimilliardaire - qui étant veuve très jeune choisit, elle aussi, la vie monastique. Sa richesse devient un océan de charité. Mais ce n'est pas cela qui est extraordinaire.

C'est le cœur, le cœur du riche qui est extraordinaire ou, plus exactement, qui le devient lorsque l'Amour en fait son trône. Je vous invite à entrer dans ce cœur comme dans un palais plein de beautés et des jardins embaumés, «car il n'y a pas de rosée plus abondante ni plus douce que le détachement des richesses et la compagnie des pauvres. Les plus riches de tous les hommes sont ceux qui foulent aux pieds l'amour des richesses», nous dit la Bouche d'Or dans l'homélie 4 du Commentaire sur l'Evangile de saint Mathieu. Aux yeux de Saint Jean Chrysostome, le riche qui partage sa richesse devient un ange descendu du ciel pour venir au secours des pauvres. C'est l'histoire d'une transfiguration.

Mais pour qu'il y ait transfiguration, il doit y avoir désenchantement. Non pas ce désenchantement qui sonne le glas de la religion. Il s'agit d'un désenchantement qui fraie son chemin étroit vers la reine des reines - l'Agapè. «Car, il n'y a rien qui nous fasse tant oublier ce que nous sommes que l'attachement aux choses du monde; comme rien n'attache tant au monde que l'ignorance de ce qu'on est. Ces deux maux sont inséparables, et ils naissent mutuellement l'un de l'autre.» (Homélie 25).

Il y a dans ce paragraphe tout un programme, caché comme un code secret qui nous ouvrirait l'accès à un trésor. L'oubli, l'attachement et l'ignorance: voici dévoilés d'un coup de pinceau les ennemis de l'Etre, de l'être de tous ces riches qui écoutaient saint Jean Chrysostome pendant des heures et l'applaudissaient chaleureusement à la fin. Ces ennemis sont aussi les nôtres, femmes et hommes du XXIe siècle.

Et c'est un déliement que propose Chrysostome à ces fidèles et à travers eux à tous les hommes. Et ce déliement n'est autre que le don fait d'un cœur plein de charité. La recherche que j'ai effectuée m'a montré, à ma grande surprise, que pour celui qu'on appelle l'Apôtre de la charité, le but principal du don ce n'est pas seulement de remédier à un problème social - le but visé de Chrysostome n'a rien de terrestre (tout en étant incarné dans le terrestre) - c'est une visée spirituelle que Chrysostome a dans sa ligne de mire: l'âme. Plus que l'âme, c'est le cœur de l'homme. Plus que le cœur, c'est l'homme tout entier dans sa splendeur qu'espère Chrysostome découvrir à ces fidèles riches et puissants.

Avant de conclure, qu'on admire le paragraphe «financier» suivant. Si le don transfigure le cœur, il devient en même temps le meilleur placement qu'on puisse faire. La démonstration qui suit étonne même le financier d'aujourd'hui. Elle a été écrite par un saint il y a 1600 ans! Ecoutons-le.

«N'est-il pas vrai que si vous aviez une rente sur une personne bien riche, et qui aurait de l'affection pour vous, vous aimeriez infiniment mieux la laisser à vos enfants que de l'argent comptant, parce qu'ils seraient assurés d'être bien payés, sans avoir besoin de retirer leurs fonds, et de le placer ailleurs? Laissez donc Dieu même pour débiteur à vos enfants, et qu'IL leur soit redevable d'une grande somme. Vous avez soin de ne point vendre vos terres afin de les laisser à vos enfants, que le revenu leur appartienne, et vous craignez de leur laisser une rente, dont les arrérages (1) passent le revenu de toutes les terres, et dont le fonds est aussi assuré que Dieu même?

Ne faut-il pas avoir perdu la raison pour agir de la sorte, lorsque surtout, laissant à vos enfants le contrat de cette rente, vous l'emportez en même temps avec vous? Car c'est le propre des choses spirituelles de se multiplier ainsi, et de suffire en même temps à plusieurs.» (Homélie 66, Commentaire sur l'Evangile de saint Mathieu).

Joyeux Noël et surtout joyeuse transfiguration!

(1) Versements périodiques effectués au bénéficiaire d'une rente ou d'une pension. ActuFinance.fr