Il semble bien loin le temps où le conseil d'administration de la plupart des sociétés suisses se préoccupait plus de leurs partenaires que de leurs actionnaires. A l'époque de la reprise de La Suisse Assurances par la Rentenanstalt, la question avait été posée: pour qui roule le conseil? Celui-ci répondit: pour les assurés, pour les employés et pour la région. Les actionnaires, eux, n'eurent même pas droit à une mention. Si cette omission des propriétaires peut aujourd'hui paraître choquante, force est de constater que les organes dirigeants des sociétés ont basculé dans l'autre extrême. Dans le verbe d'abord: la mode est à la valeur actionnariale et les sociétés n'ont que ce mot dans leurs communiqués. Dans les actes ensuite: chaque annonce de fusion ou de restructuration amène son lot inéluctable de licenciements, avec une hausse plus ou moins importante du titre boursier.

Certes, nous en profitons tous, en tant que détenteur d'actions, ou via notre appartenance à une caisse de pension. Le rendement du capital est essentiel, sinon comment financer les entreprises actuelles et futures; la compétitivité des entreprises est aussi primordiale. Mais la maximisation des gains par des réductions massives de personnel au nom de la compétitivité et de la valeur actionnariale est une approche totalement à court terme. Si les entreprises se déchargent d'une partie de leurs responsabilités envers la société, les organes politiques se verront obligés de répercuter une augmentation des charges sociales sur l'ensemble des employeurs, annulant ainsi les gains de compétitivité acquis et entraînant vraisemblablement une réglementation accrue qui va à l'encontre de la liberté des marchés.

Dans les entreprises, plusieurs tendances se dessinent: la réduction des effectifs entraîne une surcharge de travail pour les employés restants, car la diminution de postes n'est pas toujours liée à des abandons de tâches ou à des gains de productivité. L'abaissement généralisé de l'âge moyen par les mises en retraite anticipée peut avoir pour conséquence une perte d'expérience avec un accroissement des risques d'erreurs. La réduction des coûts se répercute aussi sur les fournisseurs, qui, par le jeu des offres concurrentielles, se voient parfois contraints d'accepter des commandes peu, voire pas rentables.

Il en résulte qu'un grand nombre de PME sont actuellement en train de dissoudre leurs réserves accumulées, retardant ainsi certaines mises en faillite qui rétabliraient le rapport entre l'offre et la demande. Tout un secteur du tissu industriel est ainsi en train de s'affaiblir progressivement. C'est une des raisons pour lesquelles les banques ont dû procéder à la constitution de provisions massives, et qui explique la politique frileuse actuelle de crédit.

Il est clair que les entreprises doivent être compétitives et rentables, et que le capital investi doit être rémunéré. Mais l'exploitation à court terme des entreprises pour maximiser le rendement pénalise leur développement et leur pérennité. Le débat shareholder's value contre stakeholder's value est déjà bien lancé aux Etats-Unis. Il faut espérer que cette discussion s'amorce rapidement en Suisse pour que nous puissions retrouver la voie du juste milieu et préserver un de nos atouts majeurs, la paix sociale. n

*Administratrice déléguée de

Symalit AG, Lenzbourg