Iran

L’Iran est en plein boom technologique, la preuve en cinq innovations

Un Uber à l’iranienne, des smartphones livrés dans la journée à Téhéran, la «plus grande librairie du monde», des architectures écologiques: loin du pétrole, les jeunes Iraniens avancent

Les sanctions ont eu du bon pour les entreprises iraniennes: elles ont eu la voie libre pour partir à l’assaut d’un immense marché intérieur de 80 millions de personnes, dont 70% de moins de 35 ans, éduquées, avides de reprendre leur place dans le monde et curieuses de consommer. Alors que le danger de l’exil des cerveaux demeure, de jeunes entreprises tech se sont lancées avec succès ces dernières années. Un Uber à l’iranienne, des sites de e-commerce qui cartonnent, mais aussi une librairie géante, et des architectes qui innovent pour affronter la sécheresse: loin de la politique du gouvernement qui continue d’emprisonner et de tuer, tranquillement, la société civile avance.

1 Snapp, l’Uber iranien

Téhéran a beau être doté d’un important réseau de bus et d’un métro qui transporte 3 millions de passagers par jour (à Paris, c’est 5 millions), la circulation reste un cauchemar dans la plus grande ville d’Iran (12 millions d’habitants, banlieue comprise). Les taxis sont pris d’assaut depuis toujours, des taxis très souvent partagés, qu’ils soient officiels ou privés. Rien d’étonnant à ce que l’application Snapp, l’Uber iranien, ait déjà conquis 5 millions d’abonnés en trois ans, au point que la marque est en train de devenir un nom commun. Actuellement dirigée par un trentenaire revenu du Canada tout exprès, devinant les potentialités du marché, Snapp est passée de 60 à 500 employés depuis un an et fait travailler 100 000 chauffeurs – dont des femmes; c’est le service Snapprose qui transporte femmes et enfants mais pas seulement. Les prix sont fixés à l’avance, et les clients peuvent laisser des commentaires sur le service après une course, une nouveauté en Iran. L’application est disponible sur IOS et Android – ne pas oublier que les Iraniens sont très connectés: on estime que plus de la moitié des Iraniens ont un smartphone, et que 57% des Iraniens ont accès à Internet (la proportion étant bien plus grande dans les villes).

Le service existe à Téhéran, Ispahan, Karaj et Chiraz. Comme en Suisse, en France ou aux Etats-Unis, les conducteurs de taxis traditionnels ont organisé des manifestations de protestation. Et comme ailleurs, Snapp n’est pas seul sur le marché, même si son principal rival Tap30 est beaucoup plus petit.

Un Booking.com local et international

L’Iran touristique a longtemps souffert d’être absent du circuit bancaire international, en raison des sanctions internationales. Impossible de retirer de l’argent sur place ou de payer un restaurant avec une carte Visa ou Mastercard, a fortiori il fallait jusqu’à récemment forcément passer par une agence de voyages agréée par les autorités pour réserver un hôtel depuis l’étranger. Or le pays a officiellement choisi de miser sur le tourisme depuis quelques années, visant l’accueil de 20 millions de visiteurs en 2025 (ils étaient 5 millions en 2014). C’est pour accompagner ce boom que s’est créé en 2015 Pintapin, le Booking.com iranien, agréé par les autorités, qui permet officiellement aux clients internationaux de choisir un hôtel, de réserver et payer en ligne avec des cartes étrangères, une première. Le site a été fondé par Sina Roshan, un ancien élève de la prestigieuse business school parisienne INSEAD (comme Tidjane Thiam) et fonctionne comme Hotels.com ou Booking.com (mais la liste des règles, exceptions et mises en garde est bien plus longue). Pintapin affirme proposer des tarifs négociés, avec d’importantes remises – il annonce ainsi 29% de remise sur les chambres somptueuses de l’Hôtel Abassi d’Ispahan, dont le prix plancher passerait ainsi à 99 dollars la nuit. Du souci à se faire pour les agences de tourisme à l’ancienne.

Des start-up qui n’en sont plus: Amazon, Groupon et les autres

La plus grande plateforme d’e-commerce s’appelle Digikala et elle accueille plus de 800 000 visiteurs par jour, c’est le 3e site le plus visité d’Iran, et ses entrepôts ne sont pas si différents de ceux du site américain. On y trouve smartphones, jeux vidéo, gadgets pour la cuisine, parfums, objets connectés, et tout ce qui fait rêver la jeunesse iranienne – mais pas seulement: les frères jumeaux Mohammadi rappellent souvent qu’ils reçoivent aussi des commandes de petits villages isolés, connectés à la Toile iranienne grâce au programme volontariste du gouvernement. Le site propose aussi commentaires et évaluations de ce qu’il vend, exerçant une fonction de conseil qui a contribué à son succès. A Téhéran les commandes sont livrées dans la journée. Cafe Bazaar est une sorte d’app store pour Android très populaire. Autres start-up qui ont réussi à s’imposer, Takhfifan s’est fondé dans le sillage de Groupon, et propose des prix de groupe sur certains services et produits, Mamanpaz propose la «cuisine de maman» en connectant clients affamés et cuisinières.

De la climatisation high-tech et low-cost

L’innovation tech n’est pas toujours là où le croit. Les Iraniens ont inventé depuis longtemps la climatisation naturelle via les badgirs: ces tours juchées sur les toits captent le vent qui s’engouffre dans une cheminée et, en passant sur des réservoirs d’eau, rafraîchit considérablement les intérieurs des jardins et des maisons. Alors que 65% du pays est soumis à un climat aride ou hyper-aride, le cabinet d’architecture BMDesign a eu l’idée de recouvrir de grandes coupoles concaves le toit d’une école, pour récolter la moindre goutte de rosée ou d’eau de pluie.

Chaque coupole est posée sur un petit dôme inversé. Les petits filets d’eau sont ensuite dirigés vers un réservoir central à l’intérieur du bâtiment. Le cabinet d’architectes estime à 28 mètres cubes la quantité d’eau de pluie qui pourrait être récupérée avec seulement 923 mètres carrés de toit. La vasque en forme d’entonnoir a aussi cet avantage de projeter de l’ombre sur le toit quelle que soit la position du soleil, et permet au vent de circuler. Couplé à un réseau de réservoirs d’eau, le système pourrait naturellement abaisser la température de plusieurs degrés à l’intérieur des bâtiments.

Le même cabinet d’architectes a aussi eu l’idée d’une maison utilisant des tuiles solaires Tesla qui forment une «peau contrôlable» avec des ouvertures modulables et orientables selon les saisons, des pentes de toit étudiées pour attraper le vent, des bassins d’eau et de verdure qui là encore abaissent naturellement la température.

Autre exemple: à Téhéran, les frère et sœur Keivani réinventent les formes traditionnelles comme la fenêtre Orsi, lacis de bois et verre coloré, pour diminuer l’intensité du soleil, en utilisant des matériaux locaux et recyclables. Le réchauffement climatique donne des ailes à l’architecture iranienne contemporaine.

La plus grande librairie du monde

La culture réinventée: plusieurs médias iraniens (ainsi que l’agence russe Spoutnik) se sont fait l’écho début juillet de la nouvelle: Téhéran héberge désormais «la plus grande librairie du monde» – ce qui n’est pas banal, dans un pays plus réputé pour sa censure que pour ses éditeurs. Soixante-cinq mille mètres carrés d’espaces intérieurs répartis sur plusieurs étages, avec un jardin sur le toit, 400 000 livres rien que pour les enfants, au sein d’un complexe culturel qui compte 10 cinémas, des amphithéâtres, un très grand jardin, et un musée scientifique pour les enfants, avec ateliers de robotique et expériences sur l’intelligence artificielle: le site, public, est immense. Un nouveau musée et les Archives nationales complètent l’ensemble. L’immense complexe de 110 000 mètres carrés, construit dans le nord-est de la ville, prend le relais de façon permanente de la Foire du livre de Téhéran, un événement très populaire qui montrait la soif de lire des Teherani. L’Iran compterait environ 1500 librairies aujourd’hui, ce qui signifie une librairie pour 55 000 habitants (la proportion est d’une librairie pour 13 000 habitants en Suisse romande). «Ce qui est intéressant est que la surface du Jardin des livres de Téhéran équivaut presque à l’addition des trois plus grandes librairies américaines», sourit Iran Front Page. On ne se refait pas.

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