A première vue, rien n’est plus surprenant que de comparer les égards envers l’Irlande avec le quasi-mépris dont la Grèce fait l’objet. Pourquoi cette différence? Difficile à dire: solidarité des médias anglo-saxonne, sympathies pour des Celtes rieurs et bons buveurs, mauvais souvenirs de la Grande Famine ou des Pâques sanglantes? Possible, mais, surtout, l’Irlande souffre d’une implosion bancaire incontrôlable, alors que c’est un peu par miracle qu’il y a deux ans d’autres pays – l’Angleterre en particulier – ont évité de tomber dans le même gouffre, et ceux-ci s’en souviennent.

Dans le fond, l’Irlande paie pour avoir trop bien suivi la philosophie communautaire du Marché unique et de l’Union monétaire. Depuis 30 ans maintenant, son faible impôt sur les sociétés attire des firmes étrangères friandes de main-d’œuvre locale bien formée et bon marché. La croissance économique s’accélère au début des années 2000, d’autant que son principal client – le Royaume-Uni – voit sa monnaie s’apprécier nettement face à l’euro. Libérés des risques de changes ou presque, les investissements directs inondent littéralement le pays. La libre circulation en Europe, l’anglais prédominant et le charme de Dublin incitent alors cadres et techniciens à s’y établir. La force de la demande, la hausse parallèle des revenus et l’afflux de main-d’œuvre externe déclenchent un boom de l’immobilier, nourri en outre par le crédit abondant de banques irlandaises avides de jouer dans la cour des grands. Puis la crise frappe trois fois coup sur coup: les subprime arrêtent l’immobilier, la dévaluation anglaise bloque les exportations et les run bancaires étouffent l’économie. Le boxeur irlandais, KO debout, est compté dans les cordes. A 8, son gouvernement jette l’éponge et les soigneurs se précipitent.

La myopie des banquiers explique cette comédie tragique. Ce n’est d’ailleurs de loin pas la première fois qu’elle met quasiment une économie à genou, du Mexique de 1982 à l’Islande de 2008 en passant par la Suède de 1992 et la Corée de 1997, pour ne citer que les cas les plus connus et les plus récents. A chaque fois, la libéralisation des marchés, la déréglementation des opérations et la fin du contrôle des changes se sont traduites par une orgie de crédits, les banquiers tenant alors quasiment open bar, comme on le dit dans les mariages chics. C’est que les nouveautés compliquent ou, même, obscurcissent l’estimation des défauts probables, d’autant qu’elles s’accompagnent presque toujours d’une concurrence interbancaire accrue réduisant par trop les marges d’intérêt. C’est d’ailleurs plus ou moins ce qui s’est passé avec les banques irlandaises. Celles-ci ont cherché à acquérir des parts de marché tout en repoussant relativement bien les intrusions – oh, relativement faibles – de leurs concurrentes européennes. L’Irlande de la zone euro est ainsi devenue une île bancaire très exposée aux chocs financiers, un peu, toutes proportions gardées, comme elle le fut au choc du phylloxéra quand elle vivait essentiellement de la pomme de terre.

C’est que, lorsqu’une banque essuie des pertes importantes et coupe ses crédits, ses débiteurs sont à leur tour forcés de réduire leur production, ce qui empire la situation des autres banques, surtout dans une petite économie où tout est intimement relié. Et quand toutes les banques d’un pays sont touchées, l’économie subit alors une contraction monétaire lourde d’une grave récession. Si ce processus va jusqu’au bout, si, par exemple, la banque centrale n’intervient pas, comme ce fut le cas dans les Etats-Unis du début des années 30, seuls les billets demeurent en circulation, ce qui ne suffit évidemment pas à nourrir les transactions de l’économie, et celle-ci se retrouve vite dans une très profonde dépression. Face à ce risque, le gouvernement de Dublin n’a pas eu d’autre choix que de sauver ses banques. Seulement, et contrairement par exemple au cas de la Suède des années 1990, l’Irlande 2010 ne peut plus battre monnaie, ce qui, vu l’importance des pertes engendrées par la crise et par le maelström qui s’en est suivi, a rendu la tentative des autorités irlandaises peu crédible aux yeux du marché, d’où l’intensification de la crise ces dernières semaines.

Il en aurait sans doute été autrement si, en Europe, union monétaire et unification bancaire étaient allées ensemble. En fait, personne ne s’est vraiment posé la question lors du Traité de Maastricht. Si on avait alors demandé aux experts de quelles couleurs le paysage bancaire européen allait se teinter une fois la monnaie unique créée, ils auraient sans doute répondu de faire confiance au marché. Beaucoup pensaient en effet que les plus grandes des banques universelles nationales allaient tout faire pour déborder de leurs frontières d’origine, que les plus petits établissements se spécialiseraient dans des niches locales ou spécifiques et que le système allait finalement ressembler à celui des grandes économies où quelques mastodontes bancaires dominent et auprès desquels même les petites banques déposent et se refinancent. Si cela avait été le cas en Europe, les risques privés n’auraient pas été si concentrés à l’intérieur des frontières nationales, tant et si bien qu’au niveau d’un pays, seul l’Etat aurait pu s’endetter démesurément. C’est sans doute cette évolution que les Allemands ont en tête – elle s’applique assez bien au cas grec d’ailleurs – et qui les pousse à limiter à tout prix les dettes publiques.

Malheureusement pour eux, le monde bancaire européen n’a pas suivi ce chemin. Au lieu de devenir d’emblée transnationales, les banques se sont regroupées d’abord à l’intérieur de leur propre pays, sauf peut-être celles du Benelux, à leurs risques et périls d’ailleurs. C’est que le processus naturel de concentration est venu buter sur quelques obstacles imprévus: la pression des Etats nationaux – l’Italie en particulier – pour conserver les banques dans leur giron, les affinités linguistiques des clients et, aussi à mon avis, l’absence d’une véritable capitale financière en Europe continentale. On se retrouve alors avec l’actuelle concentration des risques par pays où l’Espagne est vraisemblablement la prochaine cible. Pour pallier cela, l’Europe est en train de créer finalement les instruments nécessaires à une économie financièrement plus intégrée: une surveillance bancaire unifiée, un fonds communautaire d’entraide de dernier ressort. Mais que de malheurs pour en arriver là!