Celui qui retrouverait la République d'Irlande après une longue absence n'en croirait pas ses yeux, tant ce pays s'est transformé, modernisé, enrichi, lui naguère pauvre et souffreteux. «Lorsqu'on est petit, il vaut mieux être intelligent», expliquait un jour BrigidLaffan, professeur à l'University College de Dublin.

Voilà plus de dix ans que l'Irlande, avec l'aide décisive de l'Europe, et de son argent, a mis son intelligence au service de sa stratégie économique et sociale, fondement de son actuelle prospérité.

Le plus impressionnant est que cette réussite continue de plus belle aujourd'hui. Après s'être essoufflé en 2002 et 2003, le «Tigre celtique» a repris, depuis, sa jolie course.

Terre d'immigration

Au tableau de bord de l'économie irlandaise, les deux indicateurs-clés pour toute nation d'Europe — la croissance et l'emploi — ont de quoi susciter l'admiration et l'envie. En 2005, le produit national brut (PNB) a crû de 4,8%, meilleur taux de la zone euro. Le produit intérieur brut (PIB) par habitant est le deuxième plus élevé d'Europe, juste après celui du Luxembourg. Le taux de chômage (4,3%) est le plus bas de l'Union européenne (UE), devant les Pays-Bas et le Royaume-Uni. La population active a dépassé en 2005 son record historique de 2millions de personnes, soit le double d'il y a quinze ans. Ce quasi-plein emploi est le plus beau fruit de la croissance.

Pendant des siècles, l'Irlande, rurale et souvent misérable, fut une terre d'émigration. Elle est maintenant un pays de forte immigration, après un renversement de situation spectaculaire. «Sans les immigrants, le pays manquerait dramatiquement de cerveaux et de bras», constate Roger Fox, directeur à l'Autorité irlandaise pour la formation et l'emploi.

Un tiers des nouveaux actifs sont des immigrants. L'île compte 400000 habitants non irlandais, issus de près de 200 nationalités. La majorité des immigrants récents viennent des nouveaux membres de l'UE, Pologne et Pays baltes en tête, dont les ressortissants jouissent, comme en Suède et en Grande-Bretagne seulement, d'un accès quasiment libre au marché du travail. Pour répondre à la vigueur de l'offre, l'Irlande a absorbé, chaque mois, en 2005, 11000 nouveaux arrivants. Même la police a ouvert ses portes aux étrangers.

Cette immigration massive semble devoir se poursuivre à un rythme soutenu. Elle reste une aubaine pour l'Irlande, en quête de main-d'œuvre, et soucieuse de maintenir sa compétitivité, réduite par la hausse des coûts de production, et passée du 4e au 30e rang mondial entre 2000 et 2005. Elle est une chance pour les principaux intéressés, qui trouvent dans l'île des salaires au moins cinq fois plus élevés que dans leur pays d'origine.

Régime fiscal attractif

La performance irlandaise repose sur un pilier central: l'investissement étranger. L'Irlande a voulu devenir un paradis pour les investisseurs, et a su le rester. Elle a pour principal atout un régime fiscal attractif. L'impôt sur les sociétés, au taux unique (12,5%), est le plus faible d'Europe. Les prélèvements obligatoires sont inférieurs à la moyenne de l'UE. La détention d'avoirs irlandais et le rapatriement des profits sont totalement libres.

Les investisseurs apprécient la flexibilité du marché du travail, notamment en matière de licenciement, et surtout la stabilité des relations syndicats-patronat, née d'accords contractuels périodiquement renouvelés et qui permettent de prévoir l'évolution des salaires. Résultat: 1022 entreprises étrangères sont présentes en Irlande. L'Agence de développement industriel les aide à s'installer puis les accompagne dans leur essor. Le stock de l'investissement direct étranger, vital pour la balance des paiements, génère environ 75% des exportations irlandaises de biens et de services. D'où un solide excédent commercial.

Les succès de l'Irlande résultent aussi de l'usage efficace des fonds structurels européens et du règne d'une bonne gouvernance. Le budget 2006 est à l'équilibre, comme le précédent. La dette publique est modeste (29% du PIB), la deuxième plus faible de la zone euro.

L'Etat a maintenant les moyens d'être plus attentif aux besoins des plus pauvres, comme l'atteste la hausse de ses dépenses sociales.

L'Irlande peut néanmoins mieux faire. L'inflation est encline au dérapage (2,7% en 2005), l'immobilier flambe et contribue au lourd endettement des ménages (133% de leurs revenus annuels), les services de santé sont en retard, l'éducation, longtemps son point fort, doit être relancée, les dépenses de recherche sont insuffisantes (de moitié moindres qu'en France), certaines infrastructures à la traîne. Un plan de dix ans dotera Dublin d'un réseau intégré, qui comprendra notamment deux lignes de métro.

Mais pour consolider ses acquis et se protéger de certaines fragilités, en premier lieu sa vulnérabilité aux aléas de la conjoncture mondiale, l'Irlande dispose d'un autre atout: l'énergie, la confiance et l'optimisme de sa population, qu'elle soit née dans l'île ou «néo-irlandaise».