Dimanche, le premier ministre irlandais, Enda Kenny, va prononcer un grand discours pour marquer un tournant de son mandat: l’Irlande va redevenir financièrement souveraine. Le plan d’aide de 67,5 milliards d’euros (82,5 milliards de francs) qui avait été ­contracté fin 2010 auprès du Fonds monétaire international et de l’Union européenne arrive à échéance ce jour-là. Et le pays a suffisamment redressé ses finances pour ne pas avoir besoin de le renouveler.

L’économie semble avoir passé le plus dur. La croissance du PIB demeure limitée (autour de 0,2% cette année) mais des distorsions statistiques, liées à la perte de brevets pharmaceutiques sur des médicaments exportés d’Irlande, sous-estiment la réalité du terrain. «La croissance réelle est plus proche de 2%», estime John Fitzgerald, économiste à l’Economic and Social Research Institute (ESRI).

Preuve en est le chômage, qui est en recul depuis un an, même s’il reste à 12,8%. Les prix immobiliers sont repartis à la hausse dans les beaux quartiers de Dublin, après une chute de 50%. Et les exportations tirent la reprise: deux des principaux clients du pays, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, ont retrouvé le chemin de la croissance.

Dans le même temps, les finances publiques se redressent. L’Irlande a passé des plans d’austérité drastiques, équivalents à 17% du PIB depuis 2008. Le déficit a été réduit de 32% du PIB en 2010 (dont les deux tiers concernent le renflouement des banques) à 7,3% en 2013. L’objectif est de continuer avec deux années d’austérité supplémentaires, pour passer sous la barre des 3% en 2015. Néanmoins, un gros nuage noir assombrit ce redressement: les impayés des prêts immobiliers. Ayant contracté d’énormes emprunts au sommet de la bulle immobilière, des milliers d’Irlandais sont aujourd’hui incapables de rembourser. Presque 20% des prêts ont des retards de remboursement, dont un peu moins de la moitié plus d’un an. «C’est la principale question économique intérieure. Pour que la reprise ait vraiment lieu, il faut s’y attaquer», estime Ciaran Callaghan, spécialiste bancaire à Merrion Stockbrokers.

Pour l’Irlande, cela représente un gigantesque dilemme. D’un côté, beaucoup de familles risquent la saisie de leur bien immobilier, ce qui pourrait provoquer une grave crise sociale. Mais, de l’autre, ces impayés enfoncent les banques, plombant leurs comptes. Entre les deux, les autorités irlandaises marchent sur la corde raide, sans avoir jamais vraiment choisi.

Longtemps, les banques ont préféré ignorer le problème. Bien sûr, elles ont été obligées de passer d’importantes provisions, pour tenir compte des impayés. Mais imposer une solution rapide à leurs clients représentait le risque de cristalliser leurs pertes, à des niveaux potentiellement très élevés. «Personne ne sait si les provisions passées sont suffisantes, si bien qu’on ne peut pas exclure une nouvelle injection de capital l’année prochaine», explique Ciaran Callaghan. Les banques étant toutes nationalisées, au moins partiellement, cet argent viendrait probablement de l’Etat. Dans un scénario catastrophe, cela pourrait faire replonger les finances publiques.

Face à cette situation difficile, l’Union européenne a fait les gros yeux à l’Irlande. Elle a mis la pression sur les banques, pour qu’elles s’occupent enfin de leurs impayés.

A la banque Permanent TSB, la question est désormais une priorité. L’équipe de recouvrement des dettes a triplé, à 300 personnes. «Il n’y a désormais plus aucun endroit où nos clients puissent se cacher», affirme Shane O’Sullivan, qui dirige la division. Les lettres de poursuites légales ont également été récemment envoyées. «Nous avons 3000 saisies potentielles dans les tuyaux», affirme-t-il.

Pour David Hall, de l’Association irlandaise des détenteurs de prêts immobiliers, une telle approche est inadmissible. «Les contribuables ont payé pour sauver les banques. Et maintenant, ce sont elles qui écrasent les emprunteurs.» Lui prévoit une vague de 10 000 à 20 000 saisies immobilières: «On risque la révolte ­sociale.»

«Les contribuables ont payé pour sauver les banques. Maintenant, ce sont elles qui écrasent les gens»