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L’irruption de l’e-cigarette bouleverse la consommation de la nicotine

Les Suisses passent la frontière pour acheter des liquides avec nicotine. La consommation d’e-cigarettes et la multiplication des boutiques spécialisées traduisent une vague de fond

L’irruption de l’e-cigarette bouleverse la consommation de nicotine

Fumée Les Suisses passent la frontière pour acheter des liquides nicotinés

Le commercede l’e-cigaretteexplose dans un vide réglementaire

Vapoter permetde réduire les risques liés à la cigarette

Berne a annoncé hier son intention d’encadrer ce produit d’ici à l’été prochain

En ce samedi matin de novembre, les clients commencent à affluer par petites grappes dans la galerie couverte Pasteur, au cœur d’Annemasse. Que cherchent-ils, ces hommes et ces femmes d’un certain âge? Ils viennent à l’Atelier Smoke pour s’approvisionner en cigarettes électroniques ou refaire le plein de ces liquides chinois, américains, parfois européens, qui apportent aux fumeurs ou ex-fumeurs la dose souhaitée de nicotine à travers les brumes du vapotage. Le tout dans une variété apparemment infinie d’arômes, des plus classiques – framboise – aux plus improbables – piña colada.

Un homme élancé s’avance vers le comptoir pour demander son liquide: du Alien Visions, un produit américain au goût cacao et miel, dosé à 18 grammes par millilitre, soit le taux de nicotine le plus élevé disponible dans les commerces français. Ce Suisse proche de la cinquantaine, responsable d’une institution romande, et qui a lui-même travaillé dans le domaine de la prévention de la tabagie, porte beau. Mais son teint trahit une longue habitude de la cigarette. «J’ai remplacé trente-deux ans de consommation de tabac par l’e-cigarette depuis trois mois, raconte-t-il. J’avais besoin de prendre des vacances par rapport à la fumée, grasse et lourde, du tabac. Le passage s’est fait en douceur, sans l’habituel calvaire. J’ai calculé une baisse de 50% de ma consommation globale de nicotine», se réjouit ce futur ex-fumeur déclaré, qui s’autorise encore une cigarette le matin, pour lancer la machine, et un cohiba le soir «pour décompresser». Fume-t-il au bureau? «Oui, mais pas devant mes collègues, et si c’est le cas, c’est le signe que je suis vraiment sous pression», raconte ce nouvel aficionado de l’e-cigarette, qu’il décrit comme un jeu de Meccano.

A Annemasse, les jeunes patrons de l’Atelier Smoke – qui a ouvert il y a juste trois mois – sont à hue et à dia. Arnaud Schmid, 24 ans, est un ancien fumeur et un «geek» déclaré de l’e-cigarette. Il a investi de l’argent dans cette affaire, de même qu’Eddie Eula, un Parisien de 23 ans. Le premier n’est pas peu fier de l’affluence, qui double chaque mois depuis août, dit-il. «Les samedis, nous recevons jusqu’à 150 clients et environ la moitié en semaine. Les Suisses représentent entre 50 et 60% de la clientèle [ndlr: ils peuvent traverser la frontière avec un maximum de 150 millilitres de liquides].» Un chiffre arbitraire, tombé d’on ne sait où, commente un connaisseur du dossier.

Arnaud Schmid sait bien que sa boutique – qui ressemble à une sorte de bar, avec ses fioles derrière les vendeurs – est peu visible. Mais peu lui importe: le bouche-à-oreille fonctionne très bien. «Certains clients, qui doivent arrêter de fumer, viennent sur recommandation de leur médecin. Des gens avec des problèmes de bronches, ou avec un cancer, à qui il est proposé d’acheter des patchs, des gommes ou des e-cigarettes.» On se croirait chez un apothicaire. Arnaud Schmid conseille tout un chacun avec force détails. Par exemple pour les dosages. «Pour un fumeur quotidien de cigarettes light, mieux vaut commencer avec 12 milligrammes. Trop de nicotine, et la sensation peut être désagréable. Trop peu, et l’effet antitabac est trop faible», résume-t-il.

A Annemasse, et dans toute la France, les boutiques ouvrent les unes après les autres à un rythme soutenu: en octobre, un grand magazine français annonçait une nouvelle boutique par jour et le Collectif des acteurs de la cigarette électronique dit représenter 12 800 points de vente pour 1,5 million de consommateurs. Il faut dire que la vente d’e-cigarettes et de liquides ne demande aucune autorisation spécifique…

A deux pas de l’Atelier Smoke, à Annemasse, on trouve aussi So Smoke, qui présente ses produits dans un cadre un peu plus glamour. Des écrans y vantent les différents arômes disponibles et les vapoteurs sont invités à «goûter» des échantillons avec un embout hygiénique. «Les débutants commencent souvent par des goûts tabac puis ils partent ensuite à la découverte d’autres arômes, en modulant les dosages de nicotine», explique le patron, Sébastien Haas. Cet ancien employé de Publicitas à Genève annonce l’ouverture d’une autre boutique d’e-cigarettes à Thonon. Il assure avoir signé un précontrat avec un partenaire suisse pour ouvrir des boutiques «dès que la Suisse autorisera la vente de liquides avec nicotine, ce qui est un pari.» Au total, Annemasse devrait bientôt compter cinq commerces, auxquels il faut ajouter certains tabacs, qui vendent des kits pour vapoter.

Pour Sébastien Haas, cela augure la fin de l’industrie du tabac. «La cigarette est morte», pense-t-il. «Les jeunes sont mus par les économies, vapoter étant moins cher que fumer (voir ci-contre). Au-delà de 25 ans, les gens viennent pour la santé», analyse le patron de So Smoke, dont la boutique deviendra bientôt We Smoke, le premier nom ayant été pris par un commerçant de Marseille. Sébastien Haas a pendu à son cou une e-cigarette noire, qu’il suçote de temps en temps. «Plus besoin de sortir en griller une», dit-il avec un grand sourire.

Un fumeur suissedans la cinquantaine: «Donnez-moi du Alien Visions à 18 mgde nicotine»

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