A son arrivée au sommet du G20 de Cannes, Silvio Berlusconi s’est employé hier à afficher son légendaire sourire télévisuel, l’air serein et satisfait. Une semaine après sa lettre d’intention présentée à ses partenaires européens dans laquelle il s’engageait à accélérer le processus de réduction du déficit budgétaire et à adopter des mesures radicales pour relancer l’activité économique, le président du Conseil italien a débarqué avec une série de décisions approuvées mercredi soir au cours d’un conseil des ministres extraordinaire.

Le texte prévoit notamment la vente prochaine de bâtiments publics, une vague de libéralisations ou encore la relance des investissements en infrastructures. Mais derrière l’assurance affirmée du chef du gouvernement italien, l’inquiétude a repris sur les marchés et dans les capitales européennes. Malgré l’annonce de ces mesures, les taux d’intérêt italiens à dix ans se sont hier envolés en franchissant le seuil de 6,4% avant de retomber un peu, à 6,2%, au cours de la séance. Reste qu’à ce taux prohibitif, la situation devient extrêmement alarmante pour un pays dont la dette publique dépasse 120% du PIB. «Si cela continue, nous ne trouverons plus personne pour nous prêter de l’argent», a mis en garde Enrico Letta, ancien numéro deux du gouvernement Romano Prodi entre 2006 et 2008. Plus que jamais, le spectre grec hante son voisin méditerranéen. Et la presse italienne évoquait même mercredi un petit début de panique chez les épargnants transalpins qui, préoccupés d’une éventuelle taxe directe sur les comptes bancaires, auraient retiré, au moins provisoirement, une partie de leurs économies.

«Ce n’est pas de notre faute si nous avons hérité d’une dette publique aussi énorme, la troisième du monde», se défend aujourd’hui Silvio Berlusconi, rappelant que l’essentiel du trou a été creusé dans les années 70 et 80. Reste que les efforts qui avaient été effectués durant la décennie suivante et qui avaient permis d’inverser la tendance et de retomber à moins de 110% en 2000 ont été gommés. En raison notamment d’une croissance tragiquement atone, systématiquement au-dessous de la moyenne de l’UE depuis une dizaine d’années et cela alors que l’Italie ne peut plus avoir recours, comme dans le passé, aux dévaluations compétitives ou à la relance par la consommation. Cela fait dix ans que l’Italie n’a plus connu un taux de croissance d’au moins 2%. Et dans le sillage de la crise mondiale, le PIB de la Péninsule a reculé de 5,1% en 2009. Alors que le pays a connu une croissance zéro au deuxième semestre de cette année, l’horizon n’est toujours pas dégagé.

Pourtant, selon Silvio Berlusconi, il s’agit avant tout de «manœuvres spéculatives» qui ne reflètent pas la solidité réelle du pays. De ce point de vue, même ses contempteurs estiment que l’analyse n’est pas sans fondement. Car, comme l’a rappelé avec vigueur il y a quelques jours Ferruccio de Bortoli, le directeur du grand quotidien Il Corriere della Sera, «l’Italie n’est pas la Grèce. C’est la septième puissance économique du monde, la deuxième industrie manufacturière d’Europe. Elle a plus de patrimoine que de dette (l’épargne privée représente quatre fois la dette publique, ndlr). Elle est deux fois plus riche que l’Espagne. Elle est parfaitement solvable. Un point c’est tout. L’Italie ne mérite pas ironie et sarcasme.»

A cela, il faudrait ajouter un système bancaire moins ouvert sur l’international mais qui en retour a moins été exposé à la crise financière de 2009, ou encore une capacité d’exportations presque intacte. En juillet dernier, grâce notamment à son tissu de PME toujours très dynamiques, le niveau des ventes à l’étranger s’est élevé à 35 milliards d’euros, soit pratiquement le même que celui enregistré avant la crise, et la balance commerciale a présenté un solde positif de 1,4 milliard. Qui plus est, depuis plus de quinze ans, l’Italie présente presque systématiquement un excédent budgétaire primaire. Sans les intérêts de la dette, Rome serait un des meilleurs élèves de la classe européenne.

Depuis l’été, le gouvernement de Silvio Berlusconi s’est engagé à réaliser 59,8 milliards d’euros d’éco­nomies supplémentaires pour atteindre l’équilibre budgétaire dès 2013. Pourtant, jusqu’à présent, rien n’y fait. La défiance des marchés se poursuit et s’aggrave.

Les blocages, les retards, les différences géographiques avec un Mezzogiorno toujours à la traîne, mais aussi une bureaucratie pléthorique, des infrastructures insuffisantes et le coût exorbitant de la politique continuent de peser sur la compétitivité des entreprises et sur la croissance. «Soit le gouvernement Berlusconi approuve des réformes structurelles rapides, soit il vaut mieux qu’il parte», ne cesse de marteler la présidente du patronat Emma Marcegaglia. Mais le Cavaliere est prisonnier de sa majorité. La Ligue du Nord s’oppose par exemple à la réforme des pensions d’ancienneté qui permettent de partir en retraite avec 40 ans de cotisations.

Mercredi soir, en conseil des ministres, Silvio Berlusconi a encore une fois été contraint de revoir à la baisse son programme de réformes. D’où la réaction négative des marchés. Mais dans les couloirs du pouvoir italien, certains se rassurent en considérant que pour l’UE, à la différence de la Grèce, l’Italie «is too big to fail». ö Pages 15, 20