Alyssa écrit sur son blog: «Lorsque vous devez vous présenter lors d’une soirée, le moment est délicat pour l’étudiant en lettres puisque vous savez que vous n’échapperez pas au scepticisme et aux interrogations. On me demande: «Et toi, tu fais quoi dans la vie?» Je réponds: «J’ai terminé un bachelor en lettres.» Là, deux réactions possibles, un bref sourire gêné ou un questionnement intérieur: que peut-elle bien faire avec un tel diplôme?»

Alyssa le sait, le littéraire n’est pas, et ne sera sans doute jamais, le plus courtisé des étudiants. Certes, il est plaisant car verbeux, captivant car «cultureux», il discourt, cite, prétend poser les vrais problèmes et élever le débat à la hauteur de ses maîtres à penser. Mais ensuite, une fois refermée la porte de la fac? Selon l’Office fédéral de la statistique (enquête hautes écoles, volée 2008), un an après la fin des études, 11% des littéraires sont à la recherche d’un emploi (moyenne toutes matières confondues: 7%). Leur insertion est moins aisée que celle de beaucoup d’autres filières. Ils sont ainsi en moyenne deux fois plus nombreux à exercer une activité n’exigeant pas de formation universitaire (32% environ) et à travailler à mi-temps. Il est vrai que plus de la moitié d’entre eux continuent une formation après la fin des études.

Une autre étudiante, dépitée: «Le poste privilégié de l’ancien lettreux? Chômeur. Sans compter ceux qui enchaînent jobs alimentaires et stages sous, voire non payés». Une proposition de limiter l’accès aux Facultés des sciences humaines et sociales fait à cet égard polémique en ce moment. Un numerus clausus devrait être instauré comme en médecine, a évoqué le nouveau président de la Conférence des directeurs cantonaux de l’instruction publique de Suisse alémanique, «parce que les 40 000 étudiants inscrits en 2012 ne pourront pas tous trouver du travail». De quoi hérisser les Romands, dont Nicolas Zufferey, le doyen de la Faculté des lettres de Genève. «C’est absurde, lance-t-il. Quelle étude peut prédire quels seront les besoins de notre économie dans cinq ou dix ans?»

Une enquête auprès des diplômés en lettres de 2007 de l’Université de Lausanne (UNIL), à qui un questionnaire a été adressé en 2011, révèle que le taux moyen d’activité est de 89%. Mais pour 25% de ces gradués, leur domaine d’activité ne correspond pas à leur formation (ce pourcentage est beaucoup plus élevé que pour la moyenne de tous les diplômés, qui se situe à 18%).

Quels emplois occupent ces littéraires? «Pour une bonne moitié, ils deviennent enseignants», répond Sabina Rondic, psychologue du travail à l’UNIL. «L’autre moitié s’oriente vers la communication, les relations publiques, le journalisme, les affaires culturelles, l’édition, les ressources humaines, les ONG et la fonction publique.» Forte de 2 200 étudiants, la Faculté des lettres de l’Université de Genève suit les tendances suisses, qui indiquent que 44% des jeunes diplômés en langues et littératures travaillent dans l’enseignement secondaire ou la formation d’adultes. 25% se tournent vers les services privés, dans les métiers du marketing, de la publicité, de la communication et du tourisme.

Pour augmenter l’attractivité du monde entrepreneurial auprès de ses étudiants, la Faculté des lettres de Genève et Uni-Emploi ont décidé d’organiser le 11 décembre dernier – et ce fut une première – un forum, «Mon métier après les lettres», suivi d’une table ronde, justement intitulée «Compétences des littéraires, le grand gaspillage?». Invité à débattre, ­Bernard Deforge, associé à Paris du cabinet d’audit PricewaterhouseCoopers (PwC), explique: «Il faut lutter contre les idées reçues: le littéraire possède des compétences compatibles avec le monde de l’entreprise. Il a un esprit d’analyse, une aptitude à l’autonomie. La philosophie lui instille le doute, la philologie la rigueur. Il n’est pas formaté et il est avant tout créatif et critique, et le monde de l’entreprise a besoin de cela.»

Bernard Deforge a deux cartes de visite: l’une tournée vers les belles-lettres et l’enseignement (il est helléniste et ancien doyen de la faculté de Caen), l’autre vers le conseil en entreprise. Il est surtout celui qui a lancé en France en 2007 l’opération Phénix destinée à promouvoir les lettres et les sciences humaines (LSHS) au sein des entreprises. A ce jour, Phénix compte 11 ­entreprises partenaires, de Axa à HSBC en passant par Coca-Cola, L’Oréal et la Bred, qui ont permis à 170 diplômés en LSHS d’être recrutés en France sur des postes traditionnellement dévolus à des diplômes d’écoles de commerce et d’ingénieur. «HSBC, par exemple, a embauché 10 lettrés, qui sont toujours en poste et qui occupent des fonctions de responsabilité auprès de la clientèle. Ils possèdent intellectuellement un plus et ont un sens de l’innovation», indique ­Bernard Deforge.

Il cite en exemple un groupe financier qui a engagé une archéologue parce que sa description des campagnes de fouilles était proche d’une enquête d’audit. Selon le coordinateur de Phénix, la preuve est faite qu’aucune fatalité ne doit frapper ces étudiants et que ce qui est coutumier dans les pays anglo-saxons peut l’être ailleurs. «PwC en Grande-Bretagne a recruté une dizaine de gradués LSHS qui n’ont pas vu un seul chiffre pendant leurs études, alors que nous sommes des financiers», poursuit-il.

Phénix est-il exportable en Suisse? «On pourrait s’en inspirer, souligne Nicolas Zufferey. Mais il y a chez nous moins d’urgence car nos diplômés trouvent des emplois stables et bien rémunérés, même si un tiers d’entre eux restent à court terme confrontés à du temps partiel ou à des petits boulots.» A l’UNIL, le programme Phénix demeure une chose observée «de loin». «Mais l’on s’en approche avec la multiplication des forums, la présence sur le campus des entreprises, les invitations faites à des conférenciers et à d’anciens diplômés», témoigne Sabina Rondic. «Les sociétés, dit-elle, sont sensibles aux profils différents. Une banque a ainsi permis à une diplômée en lettres de devenir une gestionnaire de fortune parce qu’elle maîtrisait une langue rare.»

Nicolas Zufferey vante «la formation humaniste complète des études de lettres qui permettent aussi d’acquérir des connaissances et des compétences indispensables aux entreprises». Les grands dirigeants ne sont pas pour autant conviés à s’auto-promouvoir dans les amphithéâtres. «Il n’y a pas une attente extraordinaire de la part des étudiants, lorsqu’une entreprise est invitée à se présenter, le succès n’est jamais immense», ­confie le doyen. Frédérique Reeb-Landry, directrice générale de Procter & Gamble à Genève, invitée à la table ronde d’Uni-Emploi, avoue que les diplômés en lettres «ne constituent pas la majorité des nouvelles recrues et qu’ils sont davantage sélectionnés pour des postes moins spécialisés comme le marketing ou la logistique». Leurs qualités seraient avant tout reconnues pour leur contribution à la réflexion. «Chez Procter & Gamble, on cherche à stimuler la pensée de nos collaborateurs à travers des réseaux très variés ou des formations permettant une meilleure compréhension entre collègues féminins et masculins dans le cadre du travail.» Un étudiant se rassure ainsi: «L’important est d’envisager plusieurs possibilités et de garder l’esprit ouvert; c’est peut-être à cela qu’on nous forme en lettres.»

«Il faut lutter contre les idées reçues: le littéraire possède des compétences dont le privé a besoin»