Le Temps: Comment se porte l’économie britannique, au-delà de la croissance (-5% en 2009), du chômage (8%, au plus haut depuis dix ans) ou du déficit budgétaire (12% du produit intérieur brut)? Anthony Travis: La chute de la livre sterling vis-à-vis des autres devises européennes – de quelque 30%! – a permis à la Grande-Bretagne de sauver la situation en abaissant le prix des produits et des services britanniques exportés. Sans cette liberté, la situation économique et politique aurait été pire, peut-être comme celle de la Grèce. J’observe en outre que le nord de l’Angleterre, le pays de Galles ou encore l’Ecosse ont pu amortir le choc de la crise parce qu’ils dépendent plus que Londres du secteur public, notamment celui de la santé. Cela explique pourquoi le chômage n’est en fait pas si élevé. – Londres fait-il donc de la dépréciation compétitive? – Je ne pense pas que cela ait été fait sciemment. Ce sont plutôt les marchés qui ont décidé, probablement à raison, que la Grande-Bretagne était moins intéressante. Les Britanniques auraient certes pu relever les taux d’intérêt pour défendre la livre. Comme ils ne l’ont pas fait, il y a aussi eu en partie une politique de dépréciation compétitive.Le recul de la livre ne date cependant pas d’aujourd’hui. Elle valait 12 francs au début des années 1960… et seulement 1,65 franc cette semaine. Cela n’a pas empêché le démantèlement de l’appareil productif, provoqué d’abord par les blocages des syndicats puis par la politique menée par Margaret Thatcher. L’industrie n’a pas su rester concurrentielle.Cette désindustrialisation explique la montée en puissance du secteur public. Mais cela n’a pas conduit au remplacement des emplois perdus. Il y a eu une génération sacrifiée. C’est un sujet tabou, mais bien vrai. On rencontre encore d’anciens mineurs qui ont perdu leur job il y a vingt-cinq ans, et n’ont jamais retravaillé depuis. – De quels atouts l’économie britannique dispose-t-elle encore? – La City de Londres, tout d’abord, qui reste forte malgré la crise et les banques nationalisées. Elle possède toujours la capacité de se réinventer ainsi que le réseau mondial indispensable à toute grande place financière. Celle d’Edimbourg conserve aussi ce dynamisme. Par ailleurs, l’industrie pharmaceutique, pas seulement GlaxoSmithKline, constitue un des pôles d’excellence de l’économie britannique. Les sociétés de la grande distribution, comme Tesco, du secteur pétrolier telles BP ou Shell, du tabac, comme BAT, peuvent être ajoutées à la liste des atouts. Il y a un autre secteur très solide, l’aérospatiale et la défense.Je relève encore, un peu à l’image de la Suisse pour Nestlé, que le marché britannique constitue un petit segment du chiffre d’affaires de ces grands groupes. Economiquement, la Grande-Bretagne est moins diversifiée que la Suisse. Cependant, la Suisse aussi est dominée par ce type de multinationales. J’ajoute que Londres reste le seul endroit du pays qui ne dépend pas de décisions prises à l’étranger. Les Britanniques n’aiment pas l’idée d’avoir perdu le contrôle sur des pans entiers de leur économie, comme l’industrie automobile. C’est pourtant la réalité. Je terminerai par l’importance et la tradition d’ouverture de l’économie, plus ancienne qu’en Suisse. Cela l’aide pour se réinventer, peut-être pas autant que le font les Etats-Unis, mais davantage que les autres pays européens. – Tony Blair a soutenu les services financiers, devenus le premier secteur du pays, et le premier employeur. Avec le recul, et vu la crise actuelle, était-ce une erreur stratégique? – La City a toujours été très efficace, déjà dans les années 1950-1960. Cependant, elle n’employait pas un grand nombre de personnes. Cela a changé avec le big bang de la libéralisation financière des années 1980 et début 1990. L’approche des autorités réglementaires, vu de New York ironiquement, était jugée trop laxiste. Et ce pour une raison évidente: Londres voulait être plus attrayante. On voit aujourd’hui qu’il n’y avait pas un problème de surveillance en Grande-Bretagne seulement…Miser autant sur les services financiers était en partie une erreur. Cependant, à l’époque, il y avait une vraie logique car les services ont toujours été une force de l’économie britannique. Napoléon avait raison lorsqu’il parlait d’une nation de boutiquiers! – Les inégalités (10% des plus riches gagnent 100 fois plus que 10% des plus pauvres) sont plus marquées que dans les autres pays européens. Comment les percevez-vous? Est-ce un problème? – Il existe depuis Thatcher l’idée qu’il ne faut pas trop réglementer le marché, notamment du travail, pour être plus attrayant pour les employeurs éventuels. La Suisse fait de même. Ni Blair ni Brown n’ont voulu changer cela. En même temps, avec les bonus de la City, les inégalités sont là. A Mayfair ou West End à Londres, cela bouge comme s’il n’y avait pas de crise. On voit donc que cet écart est accepté, tant que tout va bien. J’observe encore que si les inégalités se sont accrues en général, elles ont diminué entre les classes sociales. Il y a des riches partout. – L’inflation (plus de 3%) est-elle un autre problème? Ou la solution pour diminuer la dette! – La hausse des prix vient en partie du renchérissement des importations, à cause de la dépréciation de la livre. Et c’est effectivement un moyen d’effacer une partie de la dette, comme certains pensent qu’on l’a fait dans les années 1960. Cela dit, Brown, excellent économiste, comprend parfaitement cela. – On peine à faire la différence entre les programmes économiques pour l’élection du 6 mai du travailliste Gordon Brown, du conservateur David Cameron ou du libéral-démocrate Nick Clegg. Tous veulent un Etat plus efficace. Vous y retrouvez-vous? – C’est difficile parce qu’ils ne veulent pas s’avancer. Sauf Clegg qui a eu le courage de dire qu’il faudra réduire le déficit public. Ce fut une erreur, car ce n’est pas vendeur pour gagner une élection, d’autant moins que beaucoup d’électeurs tiennent leur emploi de l’Etat. Mais Clegg ne pensait pas pouvoir accéder au pouvoir. Aujourd’hui cependant, tout est possible!Brown reste beaucoup plus étatiste que les deux autres. Les électeurs le perçoivent comme celui qui va le plus protéger les emplois, même si l’économie va stagner à cause de cela. Enfin, il ne faut jamais oublier, pour les conservateurs, l’héritage de Thatcher, qui a laissé beaucoup d’amertume, même dans leur camp. Ils en paient encore le prix. Clegg est le premier leader libéral-démocrate qui ait intéressé le public depuis Lloyd George, le dernier premier ministre de ce parti… pendant la Première Guerre mondiale. Aujourd’hui, les libéraux-démocrates pourraient dépasser les travaillistes. Cela veut aussi dire que le système de classes sociales, très présent en Grande-Bretagne, compte moins. Il s’agit d’une révolution sociétale et culturelle. – Comment pensez-vous que les patrons vont voter? – Traditionnellement, ils votent conservateur. Dans les années 1960, certains ont voté travailliste parce qu’ils pensaient qu’ils pouvaient mieux contrôler les syndicats que les conservateurs. Après Thatcher, d’autres ont voté Blair parce qu’ils la jugeaient trop virulente. Aujour­d’hui, les patrons veulent un vendeur, ce que Brown n’est pas. – Est-ce le cas de Cameron et Clegg? – Oui. Ils ont l’air plus jeunes, plus ouverts au secteur privé… Les patrons, tout comme la classe moyenne, souffrent par ailleurs des impôts «rusés» (ndlr: comme la suppression de certaines déductions qui conduit à payer plus d’impôt à taux d’imposition constant) que Brown a multipliés lorsqu’il était chancelier de l’Echiquier. Enfin, si le public souhaite un changement après quatorze ans de travaillistes, les milieux économiques redoutent un gouvernement de coalition entre Cameron et Clegg, qui prendrait peu de décisions tranchées. Cependant, comme une telle situation politique serait inédite, rien ne permet d’affirmer que l’immobilisme prévaudrait. De mon point de vue, c’est plus une chance qu’un risque. La Suisse fonctionne plutôt bien avec ce système!