A la fois social, politique et économique, le phénomène de la grève a marqué l'histoire des XIXe et XXe siècles. L'activité gréviste constitue le lieu et le symbole par excellence de la lutte des classes. Stéphane Sirot, docteur en histoire, chercheur et chargé de cours à l'université de Cergy-Pontoise, a jugé la question de la grève suffisamment fondamentale dans l'histoire de la société hexagonale contemporaine pour lui consacrer une imposante monographie.

Car l'interrogation qui sous-tend l'ouvrage, un peu franco-centriste mais à juste titre peut-être, est: la France est-elle la patrie européenne de la grève? L'auteur répond par une périphrase et souligne que «la France, terre de régulation conflictuelle des rapports sociaux, avoue avoir trouvé avec la grève son instrument de prédilection. Elle est désormais utilisée par tout l'univers du salariat, de l'ouvrier jusqu'au cadre, de l'usine au bureau». En Europe, seul son voisin italien se distingue par une activité gréviste aussi importante. Dans les pays du nord, les conflits sociaux semblent trouver leur résolution plutôt dans la négociation.

Né dans le sillage de la Révolution française, le phénomène gréviste est paradoxalement issu de son interdiction. Puis il a évolué au cours du temps, au fil de ce que l'auteur nomme les trois âges de la grève. Durant son âge tendre, qui va de la Révolution française à la loi de 1864 supprimant le délit de coalition, elle est réprimée et interdite. Le monde ouvrier se trouve alors en position de domination. Son adolescence, qui court jusqu'à la Révolution française, la voit prendre son essor et se transformer en fait social normal. C'est ce que Stéphane Sirot appelle «l'âge de l'intégration», caractérisé par la légalisation des syndicats en 1884 et une ritualisation des processus de conflits. Et enfin, la maturité qui vient après-guerre. Grâce à la loi du 11 février 1950, qui considère que «la grève ne rompt pas le contrat de travail, sauf faute lourde imputable au salarié», ce troisième âge est marqué du sceau de l'institutionnalisation. A mesure que l'action revendicative sort de son statut d'illégitimité pour devenir un élément à part entière de la régulation sociale, les pratiques empiriques se transforment en rituels institutionnalisés. De brusque et sauvage, elle s'organise peu à peu autour de rituels immuables.

L'ouvrage aborde tous les thèmes liés à la grève, tous ses visages, les revendications, la journée de grève, la geste gréviste – autour de la question de la violence notamment –, ses acteurs, d'un point de vue historique. Il décrit systématiquement l'évolution de chacun de ces thèmes au cours des «trois âges de la grève».

D'autre part, il explore également très finement les relations entre la grève et le reste de la société. Ainsi que le conclut l'auteur, «l'intimité des relations entre elle et l'ensemble des fibres de la société apparaît de manière éclatante. Les champs social, économique, politique, juridique: chacun apporte sa pierre à l'édifice conflictuel forgé depuis la Révolution française». Un ouvrage qui prend tout son sens à l'heure où la paix du travail, si chère à l'Helvétie, menace d'être brisée. n

LA GRÈVE EN FRANCE, UNE HISTOIRE SOCIALE,

Stéphane Sirot, Editions Odile Jacob, Paris, septembre 2002, 306 pages.