Le travail occupe-t-il toujours une place centrale dans la vie de l'individu? La réponse à cette question est double. Le labeur est devenu moins prépondérant parce qu'il ne représente qu'une partie de la vie personnelle. De ce point de vue, il n'est qu'une activité parmi celles à travers lesquelles l'individu espère se réaliser (loisirs, culture, formation, voyages, etc..). Mais paradoxalement, le travail est davantage au centre de la vie parce qu'il doit offrir à chacun le moyen d'une réalisation de soi. Il a donc une fonction psychologique spécifique que Yves Clot, professeur de psychologie au Conservatoire national des arts et métiers, tente de définir dans un ouvrage d'une grande richesse d'analyse.

Reprenant les acquis des différents courants de la psychologie du travail, il en tire le meilleur parti pour élaborer une psychologie de l'action. S'appuyant sur l'observation de situations concrètes variées (pilotage d'avion, salle d'opération, etc.), il dégage la spécificité du travail qu'il définit comme une activité dirigée où se joue une interaction dynamique entre l'intention du sujet, l'objet du travail et l'activité des autres. Le travail est par essence une activité collective dont les ajustements successifs se règlent à travers le conflit. Pour l'auteur, il convient donc de révéler en quoi les différents niveaux de conflit font partie intégrante du travail et comment ils en expliquent les métamorphoses. Le travail est une épreuve qui en appelle au sujet, le renvoyant aux autres, à lui-même, à l'objet de son travail et à ses instruments d'actions et finalement à la mémoire collective propre à son activité professionnelle. L'analyse du travail des conducteurs de trains de banlieue, par exemple, montre comment les mécaniciens sont pris dans un ensemble discordant fait des impératifs d'horaire, des consignes de sécurité, du flux des voyageurs, des contraintes techniques de la machine, des pressions de la hiérarchie. Traversant cette totalité conflictuelle, ils changent collectivement leur mode de travail et créent de nouvelles solidarités professionnelles.

L'ouvrage débouche également sur des questions pratiques. L'organisation du travail contemporaine exige des travailleurs,-euses une disponibilité psychique accrue. Pour y faire face, il est indispensable que les règles de l'action professionnelle soient établies collectivement par les acteurs eux-mêmes. L'analyse psychologique du travail consiste à apporter un support à ces processus. A défaut de telles démarches, le «malmenage» du personnel entraîne un coût social et subjectif incalculable (maladies liées au surmenage, au mobbing, etc).

La fonction psychologique du travail, Yves CLOT, Presses universitaires de France, Collection «Le travail humain», Paris décembre 1999.