Monnaie

Pourquoi la livre sterling faible inquiète les exportateurs suisses

La monnaie britannique a dévalué de 10% depuis le vote sur le Brexit en juin dernier. Berne suit de près cette évolution tout en voulant faire du Royaume-Uni – bientôt hors de l’UE – un allié important. Les discussions en vue d’un accord de libre-échange ont déjà démarré

La dévaluation de la livre sterling – 10% par rapport aux principales devises depuis le vote du 23 juin dernier en faveur du Brexit – ne laisse pas les milieux d’affaires suisses qui traitent avec le Royaume-Uni indifférents. Au lendemain du scrutin, la monnaie britannique avait plongé de 10%. Elle s’était toutefois reprise aussitôt après. Mais vendredi dernier, un krach éclair l’a fait chuter de 6,1%. Le décrochage était notamment dû à une déclaration du président français François Hollande qui avait plaidé pour la fermeté face à Londres dans les futures négociations sur la sortie effective du Royaume-Uni de l’Union européenne (UE). Selon des analystes, l’affaiblissement de la monnaie britannique aide à maintenir les exportations britanniques et, in fine, à soutenir l’économie.

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Le Secrétariat d’Etat à l’économie suit l’évolution de la livre de près, mais s’abstient «de surinterpréter les fluctuations journalières». Selon lui, la période de fluctuations, même si celles-ci ont été violentes, doit être relativement longue pour pouvoir tirer des conclusions. Berne n’ignore toutefois pas que les répercussions d’une monnaie britannique dévaluée auront forcément des conséquences négatives pour la Suisse. «Les exportations suisses seront affectées», renchéri Anthony Conway-Fell, président de la section genevoise de la British-Swiss Chamber of Commerce (BSCC) et directeur d’entreprise à Genève.

Cinquième marché pour la Suisse

En 2015, le Royaume-Uni était le cinquième partenaire commercial de la Suisse, avec des exportations de marchandises à hauteur de 13 milliards de francs, contre des importations pour un montant de 31 milliards. Près de 80% des exportations suisses concernent les machines-outils, la chimie, l’horlogerie, la bijouterie et les métaux précieux. Ces derniers mois, les ventes de montres suisses avaient explosé à Londres, mais c’était le fait des touristes étrangers qui avaient profité de la faiblesse de la livre pour faire du shopping. «Nous restons attentifs», poursuit le président de la BSCC genevoise qui, en son temps, a connu une livre s’échangeant contre 12 francs suisses. C’était en 1971.

Ce mardi, la livre ne valait que 1,21 franc. Conséquence collatérale: la bourse de Londres a atteint hier un nouveau sommet historique, dopée par la chute de la livre britannique qui reflète les craintes d’un Brexit dur mais accroît les revenus des multinationales britanniques à l’étranger. La dévaluation constitue un coup de pouce pour ces dernières qui réalisent une bonne part de leurs activités et profits à l’étranger.

«Si l’affaiblissement se poursuit, les exportateurs suisses auront un vrai problème sur le marché britannique», poursuit Anthony Conway-Fell. En revanche, il craint particulièrement pour le tourisme suisse qui a déjà enregistré une baisse de visiteurs russes en raison de la faiblesse du rouble. «De la même façon, il sera trop onéreux pour les voyageurs britanniques de passer des vacances en Suisses», dit-il. En 2014, cette clientèle a représenté 8,4% des nuitées dans le pays. Le président de la BSCC estime par ailleurs que les entreprises britanniques vont désormais réfléchir à deux fois avant d’expatrier des cadres dans leurs filiales suisses.

Coup de pouce au «made in UK»?

Le gouvernement de Theresa May laisse-t-il délibérément filer la livre pour donner un coup de pouce aux exportateurs britanniques? La question se pose dans la mesure où, sur un autre registre, Londres veut jouer à fond la carte de la concurrence fiscale pour maintenir les entreprises étrangères qui voudraient délocaliser leurs activités dans le sillage du Brexit. Pas plus tard que mardi, la banque russe VTB a annoncé son projet de quitter Londres vers une autre capitale européenne pour échapper à l’incertitude.

Antony Conway-Fell ne croit pas à une dévaluation compétitive. «On peut manipuler les taux de change durant une brève période, dit-il. A terme, le marché joue le rôle déterminant. Mais à présent, c’est l’incertitude liée au Brexit qui mine la confiance.»

Toutefois, indépendamment de la dévaluation de la livre et son impact sur les échanges économiques bilatéraux, le Royaume-Uni, bientôt hors de l’UE, et la Suisse entendent consolider les liens bilatéraux. Divers contacts ont déjà eu lieu depuis le vote sur le Brexit. Le mois dernier, le président de la Confédération Johann Schneider-Ammann s’est entretenu à Berne avec Lord Mark Price, ministre d’Etat britannique chargé de la politique commerciale. Un groupe de travail mixte a été mis en place en vue d’un prochain accord de libre-échange.

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