Commander un burger supplément bacon en un clic et recevoir son assiette fumante 32 minutes plus tard, c’est le pari d’Eatzer. Cette nouvelle start-up s’est lancée dans la course des services de livraison de restauration le 16 août dernier. A la différence de sites comme Eat.ch et Foodarena, qui sont des agrégateurs de restaurants possédant déjà leurs livreurs, les sociétés comme Eatzer assurent elles-mêmes le transport.

Généralement ce sont des runners, des livreurs à vélo ou à scooter, qui sillonnent la ville pour assurer les livraisons. Le site de la start-up liste des établissements présélectionnés et, si le client choisit un restaurant hors catalogue, il doit payer un supplément.

Des frais de livraison et de service

Gérer la livraison implique des dépenses supplémentaires qui se répercutent côté client. Lorsque l’internaute clique sur son panier, le prix affiché comprend des frais de livraison qui varient suivant la distance entre le restaurant et l’adresse indiquée. Ils représentent environ 20% du montant total de la commande. Chez Smood, la société de livraison actuellement leader en Suisse romande, fondée en 2013, ces frais vont de 5 à 20 francs.

A ces coûts, Eatzer ajoute aussi des frais de service, compris entre 9 et 14% de la somme finale. Des prix plus élevés que Sainnah Ben Amer, fondatrice de la start-up, justifie par une approche plus qualitative: «Le parti pris d’Eatzer, c’est de miser sur la qualité de la restauration proposée et de faire apparaître des enseignes établies. Forcément, cela peut avoir une influence sur les prix de livraison et de service.» Une démarche que le directeur général de Smood juge risquée: «Le coût du service devrait être clairement plus bas pour correspondre davantage aux coûts opérationnels», expose Marc Aeschlimann.

Ces services ont un coût pour le client mais aussi pour le restaurateur. «En moyenne, la commission prélevée sur les restaurants est d’environ un tiers de la commande», déclare la fondatrice de Smood. Ariana Grammatopoulo explique qu’en restauration, le prix d’un plat se découpe en trois parties: un tiers correspond à l’achat des matières premières et à la préparation, un tiers au service en salle et le dernier tiers est la marge du restaurateur.

Théoriquement, le service de livraison prélève le tiers dédié au service en salle, «il n’y a donc aucune différence de marge pour le restaurant, ni de prix pour le client», remarque Ariana Grammatopoulo. Sur leurs sites, les start-up restent discrètes sur ce procédé dont le client n’est par ailleurs pas informé. Des recherches indiquent que cette commission n’est pas fixe, allant jusqu’à 40% dans certains cas.

Concurrence impitoyable

De plus en plus nombreuses en Europe, ces start-up dites «du dernier kilomètre» connaissent une croissance fulgurante. Mais qui n’est pas sans danger, comme l’a montré la société belge Take Eat Easy, placée en redressement judiciaire fin juillet malgré une croissance mensuelle de 30%. Pour Jialu Shan, chercheuse au centre de disruption numérique de l’IMD et de Cisco, cette chute s’explique par le modèle d’affaires de la start-up, dont les revenus ne couvraient pas les coûts malgré des levées de fonds de plus de 17 millions de francs. Un risque que n’encourent pas les suisses Eatzer et Smood, qui revendiquent un «business model déjà rentable» et dont le développement est plus local. Eatzer prévoit de se développer à Lausanne, tandis que Smood, déjà présent à Genève et à Lausanne, va s’implanter à Zurich.

Jialu Shan pointe aussi la très forte concurrence présente sur ce marché en plein essor. La plus importante de ces start-up est la londonienne Deliveroo, qui depuis sa création en 2013 a levé 475 millions de dollars au total. Présente dans 84 villes européennes, elle est arrivée l’année dernière en France. Bientôt en Suisse? Pour Ariana Grammatopoulo, ça ne fait aucun doute, même si ces grandes entreprises devront d’abord s’adapter au marché helvétique.

«Changer les habitudes de consommation»

Jialu Shan souligne que, pour les Suisses, la culture de la nourriture à l’emporter n’est pas une habitude ancrée dans les mœurs, contrairement aux Américains. La fondatrice de Smood, Ariana Grammatopoulo, raconte qu’au lancement de son entreprise «le défi était aussi de faire changer les habitudes de consommation des gens».

Une autre barrière pour le développement de sociétés telles que Deliveroo est le coût de la vie élevé. Ariana Grammatopoulo évoque notamment sa rencontre avec le gérant de la franchise du Pain quotidien à Genève: «Selon lui, ouvrir une boutique ici, c’est le même prix que d’en ouvrir trois en France.»

Pour Jialu Shan, il s’agit aussi de prendre en compte la taille et la population des villes suisses, secondaires par rapport aux autres pays européens. Néanmoins, la chercheuse affirme que le marché de la livraison de restauration à domicile a de beaux jours devant lui, d’autant plus que «tout le monde a besoin de manger, donc tout le monde peut être considéré comme client cible».