En général, ça tourne autour des 1300 francs mais ça peut grimper jusqu’à 2400 francs. Par mois et il faut payer à l’avance. Dans les conversations ou sur les groupes WhatsApp des chauffeurs de taxi à Genève, auxquels Le Temps a eu accès, les prix montent depuis cet été, quand Uber a menacé de quitter le canton à la suite de dissensions avec l’Etat. Un retrait de la multinationale californienne ferait en effet exploser la demande des taxis, estiment ces derniers. Et grimper la valeur des plaques.

Mille trois cents? Deux mille quatre cents? Les sommes demandées pour un jeu de plaques professionnelles, une condition nécessaire pour conduire un taxi. Les offres plus onéreuses incluent des services connexes, comme la mise à disposition d’un véhicule, la prise en charge des assurances, un lien avec une centrale, qui en principe garantit un certain nombre de courses. En général, les sous-locataires sont des nouveaux venus dans le milieu.

Ce marché génère des disparités énormes dans le milieu. Il est qualifié de dégoûtant par plusieurs professionnels de la route qui ont accepté de témoigner auprès du Temps, mais sous couvert d’anonymat tant le mobbing serait vif dans la branche.

Dix ans d’attente

Leur colère est palpable. Pour une fois, elle est dirigée ni contre Uber ni contre les chauffeurs qui utilisent Uber, ces concurrents tant décriés, mais contre leurs pairs. Du moins ces parrains qui possèdent plusieurs plaques et qui les louent à des prix exorbitants. Nos témoins sont aussi remontés contre l’Etat, accusé de laisser faire. Ces pratiques, si elles étaient déclarées, seraient pourtant légales.

Nos sources ont réussi l’examen obligatoire pour obtenir la carte professionnelle de chauffeur de taxi auprès de la police du commerce et de lutte contre le travail au noir (PCTN), suite à une formation de six mois à plein temps qui a coûté 8000 francs.

Pour exercer, il ne leur reste plus qu’à obtenir une «autorisation d’usage accru du domaine public» (AUADP) délivrée par l’Etat, qui consiste en un jeu de plaques. C’est là que les problèmes commencent: pour en obtenir, le canton les met sur une liste d’attente dans laquelle figurent 600 personnes. Ils croient savoir qu’il faut patienter une bonne décennie avant de recevoir une plaque, ce que l’Etat confirme.

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Personne ne peut se permettre d’attendre aussi longtemps. Il faut donc se tourner vers les loueurs, ces chauffeurs qui se sont vu attribuer un ou plusieurs numéros d’immatriculation et qui cherchent à amortir la taxe annuelle de 1400 francs que leur demande le canton en échange d’un usage accru du domaine public.

Mille quatre cents francs par an, c’est des «cacahuètes» par rapport aux prix de location qui circulent sur WhatsApp, selon nos sources.

Un chauffeur peut se voir attribuer plusieurs plaques s’il change son statut de travailleur individuel en société et emploie les chauffeurs qui les utilisent. Mais en pratique, le marché de la location, aux tarifs non réglementés, est plus lucratif.

Face aux critiques, l’Etat s’en remet à un projet visant à modifier la loi sur les taxis et les voitures de transport avec chauffeur (LTVTC). Le texte entend mieux encadrer le secteur et notamment limiter les dérives de la location de plaques. Il devrait être proposé aux autorités compétentes à Genève dans les prochaines semaines.

Sur la liste d’attente du PCTN, un tiers des gens possèdent déjà au moins une plaque, selon l’Etat. Actuellement, 53 personnes ou entreprises en détiennent 151, indique le canton. Selon nos informations, une personne en compte treize, une autre neuf, des noms connus de la profession. L’une loue quatre plaques à 1250 francs chacune et gagnerait ainsi 60 000 francs par an sans rien déclarer. Même quand on détient un seul jeu, on peut le louer: un chauffeur demande ainsi 50 francs par nuit, de 21 heures à 9 heures, histoire d’amortir son véhicule quand il dort (un locataire à mi-temps est appelé un «doubleur»).

«Voyoucratie de la plupart des bailleurs»

Pour les rentabiliser, les sous-locataires doivent souvent rouler au-delà des neuf heures permises par la loi. «Ils ont la boule au ventre car les loueurs peuvent à tout moment augmenter les prix», pointe un chauffeur.

L’Etat indique qu’il y a 1138 titulaires d’AUADP alors que le numerus clausus a été abaissé à 1100. «Il y en a donc 38 de trop, et aucune nouvelle autorisation ne sera délivrée avant qu’au moins 39 AUADP ne soient rendues», indique Laurent Paoliello, porte-parole du ministre chargé de la question, Mauro Poggia. Autrement dit, dans la liste d’attente du canton, la queue est à l’arrêt.

«L’Etat, c’est l’Etat, et il est propriétaire des plaques: il doit doublement contrôler ce qui se passe, or il laisse pourrir la situation», accusent nos témoins. «Pourquoi donner plusieurs plaques à une personne quand d’autres doivent attendre dix ans pour en obtenir? Pourquoi ne pas créer des plaques provisoires?» demandent-ils.

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Les détenteurs de plaques – en général des membres de longue date de la profession – font tout pour ne pas ébruiter ce commerce, à coups de retrait des groupes WhatsApp, voire de menaces physiques. Mais la hausse des prix a créé des remous et des associations ont vu le jour dans ce cadre l’an dernier. Des chauffeurs ont dénoncé la situation à Mauro Poggia. Dans une lettre qui lui a été adressée cet hiver, une association évoque une «voyoucratie de la plupart des bailleurs» et une «extorsion des chauffeurs sans plaques».

«Il est intolérable que des gens qui ne travaillent pas puissent louer leurs plaques à n’importe quel prix», estime Me Jacques Roulet. Selon cet avocat de plusieurs associations de taxis et de centrales, cette situation a été engendrée par la LTVTC, une loi entrée en vigueur en 2017, plus libérale que la précédente. Cette dernière autorisait la location d’un taxi à un chauffeur indépendant à condition que les loueurs soient des entreprises disposant de trois taxis au moins et qu’elles mettent à la disposition des locataires non seulement la plaque mais aussi les véhicules et leur infrastructure.