La fameuse «liste noire», l’appellation reste à nuancer, de l’OCDE porte la date du 5 mars, celle de son expédition au ministre britannique des Finances, Alistair Darling. Le Conseil fédéral l’a tenue matériellement en main le jeudi 12 mars, mais il prenait déjà tout à fait au sérieux son existence et son contenu avant cette date. La crainte de figurer sur cette liste avait en effet été l’un des éléments déterminants des conclusions formulées la veille par le groupe d’experts. Des conclusions qui se sont révélées décisives pour fonder la décision historique adoptée vendredi par le Conseil fédéral d’assouplir le secret bancaire.

En plus de tenir en main la liste noire, Hans-Rudolf Merz avait eu jeudi une autre raison de nourrir ses alarmes. Lors d’un déjeuner organisé à l’OCDE, justement, auquel participaient à Paris le chef de la délégation suisse, l’ambassadeur Eric Martin, et le directeur de l’administration fédérale des contributions, Urs Ursprung, les Suisses avaient eu la certitude que le Luxembourg, représenté par son ministre des Finances, Luc Frieden, allait céder.

Le procédé reste en travers de la gorge des Suisses. L’OCDE a livré à des Etats non membres des renseignements sur des Etats membres dans le dos de ces derniers. L’ambassadeur Eric Martin a déjà protesté oralement à Paris et Doris Leuthard, coresponsable du dossier au Conseil fédéral, va le faire officiellement par les canaux habituels. La ministre de l’Economie avait déjà volé dans les plumes du secrétaire général de l’OCDE, Angel Gurría, au dernier Forum de Davos, en lui reprochant le comportement inamical de l’organisation, qui se défend aujourd’hui d’avoir violé les règles du traité. A Paris, on fait observer en coulisses qu’on avait le choix entre fâcher la Suisse, le Luxembourg et l’Autriche et fâcher Sarkozy, Merkel, Brown et Obama.

En rencontrant le premier ministre britannique Gordon Brown samedi à Londres, Hans-Rudolf Merz ne frappait pas à la mauvaise porte pour obtenir des assurances en prévision de la réunion du G20, puisque les Britanniques apparaissent comme les ordonnateurs de cette opération, fortement appuyés par les Allemands et les Français. Parallèlement au volet fiscal demandé à l’OCDE, les Anglais ont également sollicité, dans le domaine du blanchiment, le GAFI (Groupe d’action financière) et le Forum de stabilité financière pour dresser un état des lieux des pays soupçonnés d’y prêter la main. La démarche pourrait bien être née, hasarde un observateur, lors de la conférence de l’OCDE boycottée par la Suisse le 21 octobre dernier, tout comme par le Liechtenstein, le Luxembourg et l’Autriche.

Peer Steinbrück, qui n’en rate jamais une lorsqu’il s’agit de tailler des croupières à la Suisse, laissait entendre lundi dans le Blick que le Conseil fédéral s’était peut-être laissé impressionner par la menace d’une liste noire de l’OCDE dont l’existence n’aurait pas été avérée. Dans la matinée, le site internet du Tages Anzeiger répondait au Blick et indirectement au ministre allemand des Finances en publiant le fac-similé du document en cause. La Suisse y figure bien, aux côtés de 45 autres Etats, ce qui fait beaucoup de monde, et du meilleur, comme l’Autriche, la Belgique, le Chili, Gibraltar, le Luxembourg, Singapour et le Liechtenstein, autant de pays qui n’ont «pas fait de progrès suffisants dans l’adoption des standards de l’OCDE». En l’occurrence, le critère, totalement arbitraire, mais qui suffit à cibler les victimes souhaitées, est l’existence ou non de douze traités, de double imposition ou autres, répondant aux standards de l’OCDE. La Suisse n’en a conclu aucun, comme tous les Etats cités ci-dessus. Elle n’est par contre pas affligée de l’astérisque infamant stigmatisant les paradis fiscaux.

En tant que telle, cette énumération d’Etats n’est pas formellement une liste noire des pays promis aux foudres des grandes puissances financières, mais une recension des pays potentiellement candidats à l’inscription sur une telle liste par le G20, avec les conséquences qui en découlent. C’est la nuance qui permet à Peer Steinbrück de jouer sur les mots en même temps qu’il joue sur les nerfs des Suisses en les traitant d’«Indiens qui fuient avant l’arrivée de la cavalerie». Cela vaudra à l’ambassadeur d’Allemagne Axel Berg d’être convoqué une nouvelle fois au DFAE, où l’on n’apprécie pas du tout les écarts de langage du ministre allemand, a fait savoir Micheline Calmy-Rey.