Embauche

L’offre d’emploi qui fait rire, c’est du sérieux

Pour se distinguer, certaines entreprises n’hésitent pas à provoquer ou à faire rire pour attirer de potentiels employés. Mais ces méthodes doivent s’utiliser avec prudence. En Suisse, elles restent relativement rares

«Etre toujours de meilleure humeur que Hulk». «Assurer l’accueil avec l’élégance de Captain America». «Faire face aux imprévus avec le charisme de Tony Stark». Cette liste de tâches n’est pas, contrairement aux apparences, tirée d’un film de super-héros. C’est une véritable annonce pour un poste de communication et gestion clientèle, postée par l’entreprise QoQa, site suisse de ventes en ligne.

Une description volontairement hors du commun, détaille Pascal Meyer, fondateur et directeur de QoQa. «C’était important pour nous de ne pas publier un texte conventionnel mais avec de l’humour et qui se démarque. Les annonces d’emploi, c’est ennuyeux à mourir. C’est un recrutement, mais nous ne sommes pas obligés d’être coincés.» Le directeur au franc-parler donne ici le ton d’une culture d’entreprise qu’il a toujours voulue décalée.

«Adopte un chef»

A l’international aussi, certaines entreprises se sont fait remarquer avec des campagnes de recrutement humoristiques ou à part: Voyageprivé.com, qui a par exemple détourné le slogan et les codes du site de rencontre «Adopte un mec» pour afficher «Adopte un chef». Ou l’agence numérique Business lab, qui interpellait sur les réseaux sociaux les développeurs: «Si vous êtes sûr que Drupal est le nom de la nouvelle ligne de meubles Ikea, cette annonce n’est pas faite pour vous.»

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Allier humour et recrutement, le processus reste peu commun en Suisse. «C’est un projet d’entreprise à part entière, plus compliqué qu’une annonce traditionnelle, estime Boris Alonso, fondateur du groupe Habefast, agence de communication et de conseil en stratégie. Ces méthodes sont peut-être plus rares, parce qu’elles impliquent de mettre autour de la table les ressources humaines, le département de la communication mais aussi celui qui cherche un nouvel employé. Mais elles tendent à se développer.» Eric Davoine, professeur en gestion des ressources humaines à l’Université de Fribourg, nuance: «La Suisse compte moins de campagnes décalées qu’en France où c’est davantage une habitude culturelle, mais sans doute autant que d’autres pays comme l’Allemagne.»

Même la police

En Suisse romande, un employeur d’un autre genre s’est plusieurs fois distingué par des campagnes de recrutement qui avaient pour objectif de casser les codes: la police de Lausanne. La plus remarquée a été celle de l’an dernier, sur les réseaux sociaux.

«Si tu aimes tisser des liens… nous avons un travail pour toi», promet une photo qui montre un homme faisant du tricot. Ou «Si tu aimes œuvrer pour la paix… nous avons du travail pour toi», indique encore une affiche provocatrice avec une jeune femme au look hippie. «Nous avons utilisé les réseaux avec une approche décalée pour attirer des profils différents de ceux qui sont déjà intéressés par le métier, raconte Jean-Philippe Pittet, porte-parole de la police de Lausanne. Nous voulions ouvrir le débat et montrer que la police n’est plus comme il y a trente ans. Elle se diversifie.»

Ces recrutements particuliers ont bien un impact sur l’image, au-delà de la volonté évidente d’attirer les candidats. «L’humour renforce l’attention et permet une meilleure mémorisation du contenu, analyse Eric Davoine. Le côté décalé a pour objectif de donner l’image d’une culture d’entreprise sympathique et moderne.»

La cohérence avant tout

Pourtant, Boris Alonso comme Eric Davoine s’accordent à dire que l’humour n’est pas toujours pertinent dans le recrutement. «Il ne faut surtout pas faire quelque chose qui ne soit pas cohérent avec les valeurs de l’entreprise, prévient Boris Alonso. Si une société très institutionnelle utilise des méthodes décalées, on l’accusera, comme pour le greenwashing, de surfer sur des tendances, mais sans que cela ne corresponde à la réalité.» «S’il n’y a pas de cohérence entre le message et l’émetteur, l’humour ne rendra pas l’entreprise plus sympathique, complète Eric Davoine. Et rire au travail, ce n’est pas quelque chose qui se décrète.»

Il faut penser à l’impact de ces campagnes sur le candidat et ne pas s’arrêter aux likes

Eric Davoine, professeur en gestion des ressources humaines à l’Université de Fribourg

Le risque: créer des attentes auxquelles la société ne peut pas répondre par la suite… et voir les candidats ou les nouveaux employés partir. «Il faut penser à l’impact de ces campagnes sur le candidat et ne pas s’arrêter aux likes», conseille le professeur. Pour Jean-Philippe Pittet, pas de danger qu’une telle campagne donne une image faussée du métier de policier: «Il est peu probable qu’elle soit prise au premier degré, et ceux qui postulent se sont davantage renseignés.» Pascal Meyer, lui, veille à ce que l’image «cool» de QoQa ne signifie pas pour les postulants que tout est permis. «L’ambiance est bonne, mais nous sommes là pour travailler, ce n’est pas un club de vacances.»

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Plutôt que le fun avant tout et pour toutes les sociétés, Boris Alonso prône un recrutement différent, plus humain que de simples annonces. Par exemple, une vidéo dans laquelle un cadre explique concrètement le quotidien d’un poste ouvert au sein de son équipe.

Un CV sur une grande planche en bois

Au final, jouer la carte de l’humour, est-ce vraiment efficace? La police de Lausanne a atteint son objectif: «Nous avons amené sur nos réseaux un public qui ne les consultait pas habituellement, et beaucoup sont ensuite allés consulter nos informations plus classiques, rapporte Jean-Philippe Pittet. Et les candidats qui ont postulé à Lausanne plutôt qu’auprès d’une autre police ont dit avoir trouvé notre démarche originale.»

Chez QoQa, les résultats ont été pour le moins surprenants. «Cela pousse des talents particuliers à postuler et à explorer leur créativité, nous avons reçu des réponses folles! s’enthousiasme Pascal Meyer. Un candidat a présenté son CV sur une grande planche en bois. Quand nous avons ouvert son dossier, un compte à rebours s’est déclenché et nous avions vingt-quatre heures, comme le temps des offres QoQa, pour lui répondre.» Une candidature qui avait débouché sur une collaboration temporaire. L’annonce façon super-héros a permis par ailleurs plusieurs embauches fixes.


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